Acte
I :
Le
génocide par inadvertance au Ponant de l'Océan du Ponant
Un matin radieux, sur la côte occidentale de l'Océan du
Ponant, des enfants jouaient sur la plage à ramasser des coquillages.
Ils virent poindre à l'horizon plusieurs monstres terrifiants
qui semblaient se diriger vers la côte. Abandonnant leurs jeux,
ils coururent prévenir le Grand-Chef dont la Cour siégeait
exceptionnellement dans le village côtier.
Le premier enfant : Chef ! O Grand-Chef ! Venez voir ! Y'a des
monstres sur la mer !
Le deuxième enfant : Chef, les monstres y viennent vers
nous ! Faut aller les voir !
Un notable : taisez-vous, gosses malappris ! Interpelle-t-on
ainsi le Grand-Chef ? Allez jouer ailleurs et laissez les adultes traiter
de grands problèmes.
Et les enfants s'enfuirent vers la plage pour y jouer. Mais peu après,
ils revinrent en courant et se bousculant, déranger la session
de la Cour.
Le premier enfant : S'il vous plaît, O très Grand-Chef,
les monstres sont en vue de la côte !
Le deuxième enfant : Ils accostent presque !
Le troisième enfant : Faut les chasser tout de suite !
Le quatrième enfant : Ils sont terrifiants, vous savez
!
Le notable : Encore ! Qu'on m'amène les mères de
ces malappris, que je leur apprenne à éduquer des enfants
! Ce n'est pas croyable ! Oser interrompre une session de la Cour pour
des futilités !
Le premier enfant : Grand-Chef ! Là n'est pas le problème.
Le deuxième enfant : Les monstres, ils sont beaucoup !
Le troisième enfant : Quatre ! Le père, la mère
et deux petits !
Le quatrième enfant : On doit les chasser tout de suite.
S'ils accostent, ce sera trop tard !
Le Grand-Chef s'émut et décréta : La vérité
sort parfois de la bouche maladroite des enfants. Que des adultes les
accompagnent et vérifient leurs dires ?
Une délégation de 5 adultes accompagna les enfants et
dut constater que les monstres étaient bien réels et bien
trop proches de la côte. Et qu'ils étaient vraiment terrifiants
! Immenses, joignant le ciel à la mer, tout couverts de toiles
blanches et se mouvant sans bruit ni effort apparent. De vrais grands
monstres !
Et les 5 adultes s'en retournèrent donc rendre compte au Grand-Chef
et le pressèrent, lui et le Grand-Sorcier, d'intervenir pour
les détruire. Le Grand-Chef et le Grand-Sorcier décidèrent
d'aller y voir de près avant d'aviser. Et, presque immédiatement,
les quatre monstres décidèrent de s'immobiliser, à
quelques brasses de la côte. Puis 4 petits bateaux, un peu plus
massifs, tout de même, que les grandes pirogues du pays, furent
mis à l'eau. Des hommes quittant chacun des monstres s'y installèrent
et se mirent à ramer pour joindre la côte.
Le Grand-Chef dit au Grand-Sorcier : Surprenant ! Les ventres
des monstres accouchent d'êtres humains ! Ce sont donc d'immenses
bateaux ! Ca ne me dit rien qui vaille. Nous devons les rejeter à
la mer.
Le Grand-Sorcier lui répondit : c'est bien tard pour les
attaquer. On aurait dû leur déléguer quelques pirogues
avec des guerriers. Mieux vaut les laisser accoster et nous enquérir
de leurs intentions. Ensuite nous aviserons.
Et le Grand-Chef acquiesça. Et les petits bateaux accostèrent.
Et les hommes qui les occupaient mirent pied à terre. C'étaient
bel et bien des hommes ! Avec une tête et deux bras et deux jambes.
Mais c'étaient des hommes tout à fait bizarres, de vrais
"monstres-issus-de-la-mer" ! Leur peau était aussi
blanche que la rosée des matins de grand froid ou que la craie
dont on s'enduit le corps, le jour de grande parade, mauvais présage,
nota le grand sorcier, le blanc étant la couleur de la mort alors
que le rouge est celle de la guerre. Leurs cheveux et leurs barbes étaient
longs et de toutes les couleurs : noirs, jaunes, rouges et même
blancs. Et chacun tenait en main un bâton biscornu, tout tordu,
comme s'ils étaient tous des chefs ou des bamene-nsala (notables)
.Du jamais vu ! En convinrent le Grand-Chef et le Grand-Sorcier.
L'un de ces hommes qui, au lieu de bâton, n'avait qu'un long couteau
pendant à sa ceinture, s'avança et s'exprima autant en
paroles incompréhensibles qu'en gestes faciles à décrypter.
Il prétendit s'appeler Kapiteyne, mot qu'il répéta
plusieurs fois en se frappant la poitrine. Le Grand-Chef fit de même
en répétant "Moi, Grand-Chef, moi, Grand-Chef".
C'était comique, et tout le monde s'esclaffa de rire.
Puis, Kapiteyne poursuivit en faisant des gestes que le Grand-Sorcier
interpréta comme signifiant que lui et ses hommes avaient faim
et soif, qu'ils voulaient trouver à manger et à boire,
et obtenir un permis de séjour afin de se reposer quelques jours
à terre, avant de poursuivre leur voyage.
Tout le monde fut surpris de constater que ces "monstres-issus-de-la-mer"
étaient, bien qu'étranges, des êtres humains comme
nous, puisqu'ils pouvaient avoir faim et soif, manger notre nourriture
et boire notre bière comme tout un chacun. Ce n'était
donc pas des esprits ayant pris forme humaine. Mieux, ils avaient quelques
bonnes manières d'hommes civilisés, puisque d'entrée
de jeu ils avaient reconnu le pouvoir établi et s'adressaient
à lui pour l'autorisation de séjour. Aussi rien ne s'opposait
à ce qu'ils soient bien accueillis, comme des hôtes de
marque.
Et le Grand-Sorcier fit le nécessaire pour leur donner satisfaction.
Il leur attribua un excellent campement, pas loin du village côtier.
Et des dizaines de "monstres-issus-de-la-mer" furent accouchés,
par vagues successives, par les ventres des monstres-de-la-mer et mirent
pied à terre en faisant de grands gestes d'amitié. Ils
étaient somme tout bien sympathiques !
Et la fête débuta. De jeunes et belles squaws, parées
comme pour la noce, servirent du poisson, des fruits de mer, de la viande
de bison, des fruits délicieux et toutes les bonnes choses qu'apprécie
un palais raffiné. Elles servirent aussi du vin d'érable
de bonne qualité.
Et l'atmosphère se détendit et devint quelque peu euphorique,
puisqu'on vit le Grand-Sorcier en personne, esquisser quelques pas de
danse, alors que pareil événement ne s'était jamais
produit aussi loin que puisse remonter la mémoire humaine. Et
tout le monde dansa, et les "monstres-issus-de-la-mer" dansèrent
eux aussi, bien que de manière grotesque.
Le lendemain, et le surlendemain, et les jours suivants, la fête
continua à battre son plein. Nous étions en effet en période
faste. Nos greniers étaient pleins et nos réserves débordantes.
L'année avait été fastueuse.
Un jour, certains "monstres-issus-de-la-mer" firent comprendre
au Grand-Sorcier qu'étant eux aussi des mâles, comme nous
autres, ils aimeraient tâter du squaw. Ce dont ils avaient été
privés durant leur long voyage, et qui rendait leur cur
tout attristé !
Sans tergiverser, le Grand-Sorcier décida de récompenser
cette marque de civilité qui fait qu'on demande au lieu de se
servir en cachette et aussi afin de marquer sa satisfaction en constatant
que les monstres-issus-de-la-mer étaient bien des personnes comme
nous.
Il convoqua des jeunes squaws et leur recommanda d'oublier les rigueurs
de la Coutume, de suivre le penchant naturel de leur cur et surtout
de faire honneur au clan. Il fallait que sa réputation soit éblouissante,
pour tous et partout dans le monde, et enviée par tous les peuples.
Et nos jeunes squaws, pleines d'ardeur patriotique, firent bien les
choses. Trop bien même, puisque quelques semaines plus tard, Kapiteyne
vint solliciter du Grand-Chef un entretien en présence de tout
le monde et sans boisson. Et ce fut sa squaw qui traduisait. Une brave
et maligne squaw. qui avait appris au lit quelques mots de la langue
des "monstres-issus-de-la-mer", en tous cas assez de mots
pour éclairer et rendre intelligibles les gestes et vociférations
de Kapiteyne.
L'entretien eut donc lieu, un soir sans Lune, bien qu'au cours de la
journée des éperviers aient été aperçus
rodant dans le ciel, comme à la recherche de poussins à
kidnapper ! Mauvais présage, très mauvais présage,
et tout le monde fut de ce fait fort soucieux.
Kapiteyne parla le premier, comme le veut la Coutume, puisque étranger,
donc inférieur au Grand-Chef. Il se confondit en remerciements
pour tous les bienfaits et pour l'accueil inespéré lui
prodigués. Et solennellement, il promit au Grand-Chef, sa reconnaissance
éternelle et la gratitude elle aussi éternelle de son
pays.
Tout le monde fut enchanté et soulagé par ces belles paroles.
Et plus d'un songea à relancer la fête pour clore la soirée.
Aussi, le Grand-Chef, visiblement satisfait de la tournure des événements,
répondit lui aussi par de belles paroles. Il parla d'honneur,
du devoir sacré de porter secours au semblable en difficulté
et de la joie que tous nous ressentions du fait que le peu que nous
avions fait était si bien apprécié.
Mais, contrairement à la Coutume qui fait du Grand-Chef le dernier
orateur de toute assemblée, Kapiteyne reprit la parole et lâcha
la foudre sur l'assemblée.
Kapiteyne : Grand-Chef, dit-il, connaissez-vous la bonne blague
?
Le Grand-Chef, surpris : Non, quelle bonne blague ? Raconte.
Kapiteyne : La bonne blague ? La voici. Toutes les terres que
vous voyez autour de nous, jusqu'au - delà de l'horizon, eh!
bien ! désormais! toutes ces terres et leur contenu, c'est à
moi qu'elles appartiennent.
Grand-Chef : Comment ? ! Que dis-tu là ? Que toutes ces
terres t'appartiennent ?
Kapiteyne : Oui, c'est bien ça !
Grand-Chef : Mais, depuis des siècles, tout le monde sait
que c'est à nous et à nous seuls qu'elles appartiennent.
Et alors?
Kapiteyne : Alors ? Eh bien maintenant c'est différent. Elles
sont désormais à moi.
Un moment d'hésitation s'ensuivit un "monstre issu-de-la-mer"
vociféra : Kapiteyne ! On s'agite ici. Que faisons-nous ?
Kapiteyne vociféra à son tour : du calme, ils sont
désarmés et ne feront rien de dangereux. Les squaws et
notre pacotille les ont mâtés pour nous, j'ai mes renseignements
là dessus.
Grand-Chef au Grand-Sorcier : Dis-moi qu'il blague !
Grand-Sorcier : J'ai peur que non. Il parle le plus sérieusement
du monde et semble réellement croire ce qu'il dit. Sa squaw vient
de me traduire ce qu'il vient de dire, il nous réserve une mauvaise
surprise ! Négocions. Mieux vaut de rejeter la guerre qui s'annonce
pour nous armer et le rejeter à la mer.
Grand-Chef à haute voix : Je vois, tu veux en somme conquérir
nos terres ? Eh bien tu devras nous transpercer la poitrine, avant qu'elles
soient tiennes. Nos ancêtres les ont toujours défendues
au prix de leur vie. Nous, nous saurons faire de même. J'ai dit.
Et Kapiteyne conclut : C'est ça votre tradition ? Eh bien,
nous allons vous aider, tout de suite, à la respecter.
Et il fit un geste. Et ses hommes épaulèrent leurs bâtons
biscornus qui se mirent allégrement à cracher la foudre
: en voulez-vous, en voici. Et des milliers de poitrines furent transpercées
avant que nous ayons compris ce qui nous arrivait !
Et du ventre des monstres naquirent des animaux terrifiants, aussi rapides
que l'éclair. Et Kapiteyne et les siens les enfourchèrent
pour rattraper ceux des nôtres qui voulaient se préserver
pour la revanche. Et ils leur transpercèrent la poitrine, nous
privant ainsi de tout espoir de survie.
Alors, des cameramen et des journalistes débarquèrent
en force et se mirent à satisfaire leur voyeurisme en nous interviewant
et en nous forçant à tourner dans des Westerns vantant
les exploits de Kapiteyne et ses marques de reconnaissance éternelle
pour l'accueil chaleureux lui réservé.
Et le folklorique Billy the Kid vint détendre ses nerfs devant
l'amas de gens qu'il ne refroidissait que pour rigoler un bon coup.
Et le grand Buffalo-Bill débarqua à son tour pour faire
participer les bisons, par milliers et du mauvais coté bien sûr,
à ce grand carnage. Et les bisons durent apprendre à brouter
la neige du Grand Nord pour ne pas devoir tous rejoindre les aurochs
et les mammouths dans leurs couches paléontologiques.
Et tous les végétaux et toutes les forêts durent
disparaître et céder la place à quelques immenses
monocultures de blé, de maïs et de coton que Kapiteyne récoltait
et chargeait sur ses bateaux pour sûrement aller les déverser
en haute mer !
Et nous dûmes nous apercevoir que Kapiteyne s'était allié
à la Tornade Blanche qui s'empressa de nous couvrir de pustules
diablement efficaces pour remplir des tombes. Et toute la Terre fut
couverte de sa marque : des os blanchissant au soleil, des cranes jouant
à faire peur aux moribonds.
Et une population bigarrée, faite de tout venant, pullula sur
toutes nos terres en agitant des titres de propriété de
tout ce qui avait été nôtre. Population monstrueuse
d'adorateurs du Dieu-Dollar, un Dieu qui ne sanctifie que ceux qui sont
impitoyables pour la gent humaine, ceux dont l'envie de posséder
et l'agressivité sont anormalement développées.
Population de réincarnations de bisons haineux en voulant à
l'homme et exaltant avec hystérie sa capacité de nuisance
et sa volonté de génocider d'un coup tous les terriens,
rien que pour voir ce que ça ferait.
Et enfin, des 20 millions d'hommes libres parcourant des immenses steppes
pleines de bisons, que nous étions, nous nous retrouvâmes
200 milles, prisonniers assignés à résidence pour
l'éternité, parqués dans des réserves idylliques
où coulent à flot le whisky, l'ennui et le chômage,
et d'où nous ne pouvions sortir, même morts.
Au début, nos réserves, bien qu'exiguës, étaient
néanmoins vivables. Nous dûmes renoncer aux grandes migrations
saisonnières, à la poursuite des troupeaux des bison pour
laisser reposer et se reconstituer la terre. Nous étions désormais
des sédentaires, des sortes d'aigles sans ailes, rivés
à notre lopin de terre, et en attente, dès l'enfance,
du grand jour où la Reine de la nuit viendrai nous délivrer
et nous permettre de courir, avec nos ancêtres, derrière
les grands troupeaux, maintenant décimés, de bisons.
Certains d'entre nous capturèrent les hideux animaux débarqués
des bateaux de Kapiteyne et devinrent d'excellents cavaliers, capables
et décidés à faire front. D'autres s'attelèrent
à la culture de la terre et à l'élevage de petit
bétail, pour garantir notre alimentation.
Mais, rompant le silence adopté lors de l'arrivée de Kapiteyne
pour protester contre la politique raide et sans finesse du Grand-Chef,
le Grand-Sorcier nous recommanda le calme afin de faire cesser les massacres
et nous enjoignit de sérieusement nous occuper de nos squaws
afin de repeupler le pays. Il fallait coûte que coûte que
nos squaws gagnent, par leur fécondité, la course contre
la Reine de la nuit, qu'elles transforment tous leurs oeufs en vaillants
foudres de guerre. Alors, l'avenir nous semblerait prometteur pourvu
que nous restions entre nous.
Mais Kapiteyne et les siens trouvèrent intolérable que
nous puissions jouir de la moindre part de bonheur sur ces terres désormais
devenues leurs. Aussi nous forcèrent-ils à déguerpir
sous prétexte que les terres de nos réserves étaient
insolemment plus fertiles que les vastes domaines qu'ils occupaient.
Faute de mieux, nous dûmes nous installer sur des terres plus
arides où le castor était le seul grand gibier qu'on y
trouvait. Mais Kapiteyne revint nous faire déguerpir prétextant
qu'il aurait détecté de l'eau du diable, une eau huileuse,
nauséabonde, inflammable et indispensable à ses rites,
dans les profondeurs de nos terres. Et c'est ainsi que de proche en
proche nos réserves se déplacèrent jusqu'à
se fixer dans des endroits franchement stériles, où survivre
est un défi insolent à la divinité la plus compréhensive.
Un jour, un Neveu de Kapiteyne vint trouver le Grand-Sorcier et lui
fit part de sa compassion à nos malheurs. Il lui expliqua que
ce qui nous arrivait était en partie de notre faute vu que nous
continuions à vouloir rester ensemble au lieu de nous disperser
et nous intégrer individuellement dans la bigarrure de la population.
Nous devions comprendre, disait-il, que la venue et l'implantation de
Kapiteyne sur nos terres était un acte aussi irréversible
que, pour une squaw, la transition de l'état de fillette à
celle de femme faite lors de son dépucelage. Nous devions apprendre
à vivre avec ce fait au lieu de rêver d'un retour à
l'état paradisiaque d'antan.
Le Grand-Sorcier lui expliqua qu'il voulait bien tenter l'aventure de
l'intégration, aussi fallait il que Kapiteyne garantisse au minimum
la survie des nôtres, en attendant cette intégration. Il
nous fallait de nouvelles terres, moins arides, pour subvenir nous-mêmes
à nos besoins. Il fallait réduire la livraison de whisky
qui dégénère notre descendance, réduire
la vente de petits bâtons-à-foudre qui permettent à
tout un chacun de disposer, à sa guise, de la vie d'autrui et
réduire enfin, les incursions intempestives des pasteurs prédicateurs
qui, s'acharnant à trucider nos Dieux et nos coutumes, détruisent
le peu d'âme qui nous reste et nous précipitent dans les
affres de la bestialité. Alors nous serons en vie et capables
d'être pour vous des partenaires présentables, au lieu
de "loques humaines en devenir" que nous sommes actuellement.
Le Neveu sourit à la vue de tant de naïveté et patiemment
lui expliqua que Kapiteyne n'était pas un dieu mais seulement
"le Premier d'entre des égaux", un homme soumis de
ce fait à la volonté de ceux-ci. Il lui dit aussi qu'il
n'était pas dans les murs des adorateurs du Dieu-Dollar
de refreiner leur passion de possession, ni de s'abstenir de satisfaire
une demande commerciale aussi évidente et fructueuse que celle
de whisky et de petits bâtons-à-foudre qu'ils produisent
à ne pas savoir quoi en faire. Il n'était pas non plus
dans leurs murs de se sentir liés par un accord, surtout
passé avec des indigènes comme vous, qui pourrait gêner
la réalisation d'un plus grand profit en dollars pour eux.
Tout ce que Kapiteyne vous promettrait ne sera que "belles paroles
à violer l'instant d'après". Le mieux pour vous est
de devenir vous aussi ses égaux, donc des "fervents adorateurs
de son Dieu-Dollar". Alors, et seulement alors, fondus dans la
bigarrure du pays, vous pourriez et avoir des droits et pouvoir les
défendre. Vous seriez des personnes et non plus des indigènes.
Et le Grand-Sorcier comprit la nature du drame qui était nôtre.
Nous avions cru en la parole de Kapiteyne, le croyant homme d'honneur
comme nous, alors qu'il n'avait d'humain que son corps, "son âme
son intérieur" étant squatté par une réincarnation
d'une de ses anciennes victimes, une entité du genre "bison
assoiffé de haine implacable pour la gent humaine". Il perçut
aussi tous les drames qui attendaient non seulement notre peuple mais
toute l'Humanité dans toute son apparente bigarrure.
En effet, l'homme s'était séparé de l'animal en
élaborant une civilisation maternée par un Dieu d'amour
jaloux de son joyau, l'Humanité, une civilisation basée
sur la vie en société consolidée par la solidarité
de groupe face aux aléas de la vie. Substituer à ce Dieu
d'Amour un Dieu-Dollar qui ne sanctifie que les plus envieux, asociaux,
agressifs, individualistes et impitoyables vis à vis de la gent
humaine, ainsi que ceux dont la nuisance est extrême...
Substituer à "la société humaine solidaire"
une "société de poules individualistes" dans
laquelle chacun, dès l'éclosion de son oeuf natal, ne
connaît plus ni père, ni mère, ni frère ni
sur, ni descendants ni amis véritables, mais rien que des
concurrents à évincer...
Lui substituer une société où voir autrui crever
de misère devant sa porte est une agréable confirmation
de sa propre réussite et de sa propre puissance de nuisance...enfin,
effectuer cette double substitution n'est-ce point anéantir dans
l'homme ce qui fait sa spécificité face aux autres êtres
vivants : un animal social et de raison ?
Il est évident que Kapiteyne finira par posséder la nuisance
extrême et maîtriser la foudre suprême, celle qui
permet de génocider tous les peuples et d'anéantir toute
vie sur notre planète, d'un seul coup. Il est aussi vrai qu'il
finira par se donner les moyens de fuir pour se mettre à l'abri
sur d'autres planètes avant d'exécuter la quintessence
de son rêve, la destruction de toute l'uvre sur terre du
Dieu d'Amour.
Mais il est et il restera vrai que ce dernier saura toujours se venger
de lui. Car, en réalité, Kapiteyne n'est rien et ne contrôle
rien, toutes ses initiatives finissent toujours par se retourner contre
lui. La vie implantée sur Terre lui survivra et rien ne garantit
que sur sa nouvelle planète elle pourra s'implanter et prospérer.
Alors, que faire ? Se demanda le Grand Sorcier. Se mettre à sa
botte pour avoir la sensation de vivre et alors se laisser entraîner
dans le cauchemar où il est engagé ? Ou bien tenter de
lui survivre péniblement comme le font les fourmis, les termites
et les crustacés face à l'homme ? Le Grand-Sorcier en
eut des migraines à force de se triturer les méninges,
tant sombres étaient ses perspectives d'avenir.
Un jour, le Neveu de Kapiteyne revint voir son ami le Grand-Sorcier
et tout sourires lui annonça que tout était sur la bonne
voie et qu'il n'y avait plus de soucis à se faire pour sa survie
et celle des siens. En effet, se réjouissait-il, nos jeunes,
de plus en plus nombreux, s'étaient intégrés dans
la bigarrure humaine occupant le pays. Ils y prenaient femme, buvaient
du coca cola, mâchaient du chewing-gum, se bourraient d'hamburger
et de cocaïne, et quand le cur leur en disait, ils flinguaient
proprement qui les dérangeait. Bref, ils étaient devenus
de vrais civilisés, parfaitement intégrés à
la civilisation technologique moderne où l'autre est un non-être
dès qu'il cesse d'être utilisable, où aussi des
hypothèses scientifiques précaires, vouées à
être détruites par la prochaine découverte, tiennent
lieu de vérité immuable, où enfin, ce qui peut
être fait doit être fait, seul compte le bénéfice
personnel immédiat.
Tout allait aussi très bien pour l'avenir de l'humanité
surenchérit le brave neveu. Kapiteyne avait maîtrisé
la foudre suprême et l'avait expérimentée, par deux
fois et avec succès, sur Hiroshima et Nagasaki, deux sites idéaux,
bien confinés sur une île, dont il a pu évaluer
et contrôler l'évolution.
Kapiteyne venait aussi de percer le secret de la vie et de maîtriser
ses processus. Il a constitué des stocks de semences et d'ovules,
et élaboré des techniques de fécondation et de
gestation in vitro, lui permettant d'engendrer en se passant de l'homme
et de la femme. Mieux, il dispose des techniques de clonage et de perfectionnement
du matériel génétique, qui lui permettront de créer
des êtres humains aux caractéristiques prédéfinies,
alors même que toute la gent humaine aurait complètement
disparu.
Il pourra donc résoudre le problème posé par la
bigarrure humaine et sa diversité face aux mensurations physiques,
aux performances physiques et intellectuelles et à la résistance
aux maladies. Enfin, clou du progrès, Kapiteyne avait maîtrisé
le voyage vers les étoiles et pouvait s'y rendre à volonté,
donc s'y réfugier en cas de besoin, si la Terre devenait totalement
inhabitable.
Le Grand Sorcier, comme le dernier des non initiés, s'évanouit
à l'énoncé de cet apocalypse à venir. Laisser
Kapiteyne, dont tout le monde connaissait maintenant la haine brûlante
pour la gent humaine, disposer de cette nuisance extrême, n'est-ce
point contribuer à l'avènement de la fin du monde ?
Autrefois, dit la Tradition, le monde étaient indistinct. S'y
côtoyaient des esprits purs, des esprits incarnés dans
des corps matériels comme les humains et les animaux, et de la
matière pure. Des humains, au contact des purs esprits, développèrent
l'idéal de l'être, de l'acquisition des pouvoirs spirituels
permettant de vivre comme des esprits, de s'incarner et se désincarner
à volonté, de changer de corps pour expérimenter
de nouvelles sensations, de se déplacer instantanément
et sans effort. Bref, de vivre dans le présent perpétuel,
qui n'a ni début ni fin. Et ce fut le chaos ! La civilisation
de l'être, poussé à l'extrême, annihilait
toute vie en état d'incarnation, en communion avec la matière.
Et le Mvidie Mikombo-a-Kalowo, nkaya-ende mudyfuke, le Dieu incarné
dut séparer les esprits purs des esprits incarnés et la
matière, puis interdire tout commerce entre eux. Et les grands
initiés furent dès lors mis en résidence surveillée,
avec la mort comme seul châtiment, en cas de récidive de
leurs activités et comportements générateurs de
chaos.
Alors, certains humains, ont décidé de tourner complètement
le dos à l'idéal de l'être, de s'immerger profondément
dans l'étude de la matière, d'élaborer l'idéal
de l'avoir selon lequel l'autre n'est au mieux, qu'un instrument facilitant
la possession de la matière et au pire, qu'un réservoir
de pièces de rechange pour leurs transplantations d'organes.
Ils développèrent la nuisance personnelle, la seule garantie
fiable pour la jouissance de ses possessions. Tant que cette civilisation
de l'avoir n'était que balbutiante, la vie en état d'incarnation
était vivable. Mais maintenant qu'elle tend vers ses extrêmes,
ce sera l'épuration totale de ses incarnés de notre monde.
Et il n'y aura plus que des esprits purs et de la matière vierge.
Quel désastre !
Il devient urgent d'appliquer à Kapiteyne le sort réservé
aux grands initiés totalement impliqués dans la civilisation
de l'être : la résidence surveillée et la mort en
cas de récidive des recherches.
Le brave neveu, s'apercevant de l'émotion du Grand Sorcier, s'empressa
de le rassurer. Kapiteyne a pu convaincre le monde entier que tout ce
que ce dernier pouvait posséder ou produire, toutes les peines
qu'il pouvait se donner en travaillant, tout cela devait se traduire
en dollars et s'échanger contre "les magiques bouts de papier
verts" que lui, Kapiteyne, produisait en exclusivité et
en quantité illimitée.
Dès lors Kapiteyne n'avait que faire du peuple du Grand Sorcier
qui ne lui vaut que des soucis, il consentait donc à le laisser
vivoter, sa superpuissance étant consolidée pour l'éternité.
Le Grand-Sorcier l'écouta poliment pour ne pas susciter on ne
sait quelles représailles. Il avait, tout seul comme un grand,
compris que son monde, le monde de l'humain, était irrémédiablement
perdu et qu'il n'était lui-même qu'un mort en sursis, mieux,
un zombie qui a l'insolence de prétendre continuer à vivre
alors qu'il aurait dû débarrasser le plancher. Il se tut
et le Neveu savoura sa victoire et fêta la conversion du Grand
Sorcier, le dernier survivant des amérindiens..
Ainsi fut la bonne blague sur la côte occidentale de l'Océan
du Ponant, au pays du génocide par inadvertance.