Acte II :


Kapiteyne au berceau de l'humanité :

l'amitié et la reconnaissance éternelles au berceau de l'Humanité.

Un matin radieux, sur la côte orientale de l'Océan du ponant, des enfants jouaient sur la plage à ramasser des coquillages. Ils virent poindre à l'horizon plusieurs monstres terrifiants qui semblaient se diriger vers la côte. Abandonnant leurs jeux, les enfants coururent prévenir le Grand-Chef dont la Cour siégeait exceptionnellement dans le village côtier.

Un enfant : Chef ! O Grand-Chef ! Venez voir !

Deuxième enfant : Y'a des monstres sur la mer !

troisième enfant : Et ils viennent vers nous !

Un notable
: taisez-vous, gosses mal-appris ! S'adresse t-on ainsi au Grand-Chef ? Allez jouer ailleurs et laissez les adultes traiter de grands problèmes.

Et les enfants regagnèrent la plage pour y poursuivre leurs jeux. Mais peu après, ils revinrent en courant et se bousculant, déranger la session de la Cour.

Le premier enfant : S'il vous plaît, O très Grand-Chef, les monstres sont en vue de la côte !

Le deuxième enfant : Ils accostent presque !

Le troisième enfant : Faut les chasser tout de suite !

Le quatrième enfant : ils sont terrifiants, vous savez !

Le notable : Encore ! Qu'on m'amène les mères de ces mal-appris, que je leur apprenne à éduquer des enfants ! C'est pas croyable ! Oser interrompre une session de la Cour pour des futilités !

Le premier enfant : là n'est pas le problème. O vénérable notable. Voyez d'abord les monstres !

Le deuxième enfant : Ce sont des Mamywata ! Et ils sont beaucoup !

Le troisième enfant : Quatre qu'ils sont ! Le père, la mère et deux enfants !

Le quatrième enfant : Faut s'en occuper tout de suite. S'ils accostent, ce sera trop tard

Le Grand-Sorcier : Mamywata ! Pas possible ! Le grand esprit qui règne sur l'Océan, ne se montre jamais ni en plein jour ni à des non-initiés. Vous avez dû manger quelque chose de travers et subir des hallucinations. Allez jouer ailleurs !

Mais le Grand-Chef s'émut et décréta
: La vérité sort parfois de la bouche maladroite des enfants. Que des adultes les accompagnent et vérifient leurs dires.

Une délégation de 5 adultes les accompagna et dut constater que les monstres étaient bien réels et bien trop proches de la côte, et qu'Ils étaient vraiment terrifiants. C'était sûrement des matérialisations de Mamywata. Immenses, joignant la mer au ciel, tout couverts de toiles blanches et se mouvant sans bruit ni effort apparent ! Et les 5 adultes s'en retournèrent au village rendre compte au Grand-Chef et le presser, lui, ainsi que le Grand-Sorcier, d'intervenir pour les détruire.

Le Grand-Chef et le Grand-Sorcier décidèrent d'aller y voir de plus près avant d'aviser. Et les quatre monstres décidèrent, presque simultanément, de s'immobiliser à quelques brasses de la côte. Quatre petits bateaux, un peu plus massifs, tout de même, que les grandes pirogues du pays, furent mis à l'eau. Et des hommes quittèrent chacun des monstres pour s'y installer et se mirent à ramer ferme pour rejoindre la côte.

Et le Grand-Chef dit au Grand-Sorcier : Surprenant ! Le ventre des monstres accouche d'êtres humains ! Ce sont sûrement d'immenses bateaux. Ca ne me dit rien qui vaille. Nous devons les rejeter à la mer avant qu'un mal ne survienne !

Le Grand-Sorcier lui répondit : il est bien tard pour tenter de les refouler. On aurait dû écouter les enfants et leur déléguer quelques pirogues d'hommes armés. Mieux vaut maintenant les laisser accoster et nous enquérir de leurs intentions. Ensuite nous aviserons.

Et le Grand-Chef acquiesça.

Et les petits bateaux accostèrent. Et ceux qui ramaient mirent pied à terre. C'étaient bel et bien des hommes ! Avec une tête et deux bras et deux jambes. Mais des hommes tout à fait étranges, de vrais "monstres-issus-de-la-mer" ! Leur peau était aussi blanche que celle des albinos qu'on abandonne au fleuve à leur naissance ou que la craie dont les veuves s'enduisent le visage durant le deuil. Leurs cheveux et leurs barbes étaient longs et de toutes les couleurs : noirs, jaunes, rouges et même blancs-bleutés. Et chacun tenait en main un bâton biscornu, un sceptre-de-puissance tout tordu, comme s'ils étaient tous des chefs ou des bamene-nsala (notables) ! Du jamais vu ! En convinrent le Grand-Chef et le Grand-Sorcier.

L'un de ces hommes qui, au lieu de bâton, n'avait qu'un long couteau pendant à sa ceinture, s'avança et s'exprima autant en paroles incompréhensibles qu'en gestes relativement faciles à décrypter et deviner.

Il prétendit s'appeler Kapiteyne, mot qu'il répéta plusieurs fois en se frappant la poitrine. Le Grand-Chef fit de même en répétant "Moi, Grand-Chef", "Moi, Grand-Chef". Curieuse coutume dans laquelle se frapper la poitrine en répétant son nom remplace une bonne et franche accolade. Tout le monde en rit sous cape, c'était drôle !

Puis, Kapiteyne poursuivit en faisant des gestes que le Grand-Sorcier interpréta comme signifiant que lui et ses hommes avaient faim et soif, qu'ils voulaient trouver à manger et à boire, et obtenir l'autorisation de se reposer quelques jours à terre, avant de poursuivre leur voyage.

Et tout le monde en déduisit que les "monstres-issus-de-la-mer" étaient, bien que fort étranges, des êtres humains comme nous tous, puisqu'ils avaient faim et soif et pouvaient manger notre nourriture et boire notre bière comme tout un chacun. Ce n'était donc pas des esprits ayant pris forme humaine ni des enfants de Mamywata.

Mieux, ils semblaient avoir quelques bonnes manières, celles de tout homme civilisé, puisque d'entrée de jeu ils avaient reconnu le pouvoir établi et s'adressaient à lui pour l'autorisation de séjours et la restauration.

Aussi, rien ne s'opposait à ce qu'ils soient les bienvenus, accueillis et traités comme des hôtes de marque. Et le Grand-Sorcier pour leur donner satisfaction fit le nécessaire. Il leur attribua un excellent campement, pas loin du village côtier. Et des dizaines de "monstres-issus-de-la-mer", par vagues successives, furent accouchés par les ventres des monstres-de-la-mer et mirent pied à terre en faisant de grands gestes d'amitié. Ils étaient somme toute bien sympathiques !

Et la fête débuta. De jeunes et belles bananketo, parées comme pour la noce, servirent et du poisson, et des fruits de mer, et de la viande fraîche d'antilope, et des fruits délicieux, et toutes les bonnes choses qu'apprécie un palais raffiné. Elles servirent aussi, à profusion, du vin de palme d'excellente qualité.

Et l'atmosphère se détendit et devint quelque peu euphorique. Et l'on vit le Grand-Sorcier en personne esquisser quelques pas de danse, alors que pareil événement ne s'était jamais produit aussi loin que pouvait remonter la mémoire humaine. Et tout le monde dansa, et les "monstres-issus-de-la-mer" dansèrent eux aussi, bien que de manière fort grotesque.

Le lendemain, le surlendemain et les jours suivants, la fête continua à battre son plein. Nous étions en effet en période faste. Nos greniers étaient pleins et nos réserves débordantes. L'année avait été fastueuse ! Les "monstres-issus-de-la-mer" burent et mangèrent des quantités énormes de nourriture et de boisson, au point de risquer des indigestions et des soupçons inopportuns d'empoisonnement. C'était sûr qu'ils avaient vraiment faim et soif et que leur arrivée chez nous devait représenter pour eux quelque chose d'autant plus merveilleux que c'était inattendu.

Quelques jours plus tard, mi-sérieux, mi-blagueurs, des "monstres-issus-de-la-mer" firent comprendre au Grand-Sorcier qu'ayant été sevrés de..., pendant toute l'éternité qu'a duré leur voyage, vu qu'ils étaient eux aussi des mâles comme tout un chacun, ils désiraient, si cela ne dérangeait personne, tâter du muananketo, afin d'apaiser leurs cœurs tourmentés. Quelle pudeur ! quelle délicatesse ! pour exprimer ces choses que de jeunes oreilles ne peuvent entendre ! Sûr, qu'ils étaient vraiment des hommes de bien. Mieux, des personnes comme nous autres.

Aussi, le Grand-Sorcier décida de récompenser ces marques de civilisation qui consistent à demander au lieu de se servir en cachette et à toujours s'exprimer en termes adéquats. Et sans hésiter, il convoqua et fermement recommanda aux jeunes bananketo du clan d'oublier momentanément la Coutume, ses rigueurs et son exigence de virginité pour le soir des noces. Mieux, il insista pour qu'elles suivent le penchant naturel de leurs cœurs et fassent honneur au clan, à tous ses mâles, à toutes ses dames et au Grand-Chef lui-même. Il fallait, disait-il, que le savoir-faire du clan soit et demeure éblouissant, pour tous et partout dans le monde, et envié par tous les peuples.

Et nos jeunes bananketo, pleines d'ardeur patriotique, firent bien les choses, trop bien même. Elles firent aux monstres-issus-de-la-mer des trucs et des trucs, au point que le Soleil et la Lune durent se plaindre de ne plus apercevoir certains d'entre eux, calfeutrés qu'ils étaient dans les cases et prisonniers des cuisses et caresses, au point que penser regagner le ventre des "monstres-de-la-mer" et sa triste continence, leur parut à tous un tabou intolérable. Quelle glu, ces bananketo ! Quelles mouches stupides qui se laissent couper les ailes, ces mâles qui oublient qu'après l'amour, la mante digère son amant !

Le Grand-Sorcier ne s'attendait sûrement pas à pareil gâchis ! Il en éprouva du remord, surtout lorsque, quelques mois plus tard, Kapiteyne vint solliciter du Grand-Chef un entretien solennel pour palabrer, un entretien en présence de tout le monde et sans boisson ! Comme si on pouvait palabrer la gorge sèche ! C'était sûr qu'il allait se plaindre de ce que nos bananketo avaient fait de ses hommes :des lavettes traînant sur les genoux. C'était de sa faute, il n'aurait qu'à s'en prendre à lui-même.

Il aurait dû savoir, que la femme c'est l'estomac du clan, qui digère l'étranger pour le conformer à notre façon d'être et pour en extraire la quintessence. Ses hommes n'avaient qu'à se tenir loin d'elle, s'ils souhaitaient pouvoir s'en retourner chez eux et garder leur mâle apparence. Qu'il vienne donc se plaindre, et on lui expliquera qu'on n'y est pour rien.

L'entretien solennel eut lieu, un soir sans Lune, bien qu'au cours de la journée, de sinistres éperviers aient été aperçus dans le ciel, rodant au dessus du village comme s'ils cherchaient des poussins à kidnapper ! Mauvais présage, très mauvais présage, que la suite confirma. Et tout le monde devint de ce fait fort soucieux.

Ce fut la muananketo de Kapiteyne qui traduisit. Une brave et maligne muananketo qui avait appris au lit quelques mots de la langue des "monstres-issus-de-la-mer", en tous cas assez de mots pour éclairer et rendre intelligibles les gestes et vociférations de Kapiteyne.

Comme le veut la Coutume, puisqu'étranger et donc inférieur au Grand-Chef, Kapiteyne parla le premier. Il se confondit en remerciements pour l'accueil inespéré et pour tous les bienfaits prodigués à lui et à ses hommes. Et solennellement, il promit sa reconnaissance éternelle ainsi que la gratitude, elle aussi éternelle, de son pays.

Tout le monde fut enchanté et soulagé par ces belles paroles et plus d'un songea à relancer la fête pour clore la soirée. Aussi, le Grand-Chef, visiblement satisfait de la tournure des événements, répondit, lui aussi, par de belles paroles. Il parla d'honneur, du devoir sacré de porter secours au semblable en difficulté et de la joie et de la fierté que nous tous ressentions du fait que le peu que nous avions fait était si bien apprécié. Et nos bananketo gloussèrent d'aise et se tortillèrent de plaisir pour applaudir ces mâles paroles, cette belle reconnaissance solennelle des services rendus et des peines endurées pour la gloire du clan !

Mais, contrairement à la Coutume qui fait du Grand-Chef le dernier orateur de toute assemblée, Kapiteyne reprit la parole et lâcha tout à trac la foudre sur l'assemblée.

Grand-Chef, dit-il, connaissez-vous la bonne blague ?

Le Grand-Chef surpris : Non, quelle bonne blague ? Raconte.

Kapiteyne : La bonne blague ? c'est simple ! La voici : Puisque vous nous avez bien accueilli, toutes ces terres que vous voyez autour de nous, jusqu'au delà de l'horizon, eh bien désormais toutes ces terres, c'est à moi qu'elles appartiennent.

Le Grand-Chef, interloqué : Que dis-tu là ? Prétends-tu que toutes ces terres t'appartiennent ?

Kapiteyne, avec un malin sourire : Eh, oui ! C'est cela la bonne blague !

Le Grand-Chef soucieux : Mais tout le monde, depuis des siècles, sait que c'est à nous et à nous seuls que ces terres appartiennent. Alors ?

Kapiteyne : alors ? Eh bien maintenant c'est différent. Elles sont désormais toutes à moi.

Le Grand-Chef consulta le Grand-Sorcier
: c'est inattendu comme marque de reconnaissance éternelle pour bienfaits reçus ! Que faire ? Que décider ?

Et Le Grand-Sorcier lui chuchota à l'oreille : Pour tout autre que Kapiteyne, on parlerait volontiers de folie. Mais j'ai eu à constater qu'il était loin d'être insensé ou sujet à des crises de folie. S'il dit cela, c'est qu'il doit avoir une bonne raison. Il faut la lui demander avant toute chose.

Et le Grand-Chef dit à haute voix
: ton affirmation, Kapiteyne, est bien surprenante et ne te ressemble pas du tout. Dis-moi ce qui te permet de la formuler.

Et Kapiteyne répondit : Je le dis parce que je suis le plus fort et que c'est donc à moi à commander.

Le Grand-Chef : Tu prétends être le plus fort ? Et pourtant toi et tes hommes, vous n'êtes qu'une poignée face à notre multitude. Une poignée infime dont la chair ne peut même pas nourrir nos voisins du Nord pendant plus d'une semaine. Où réside donc ta prétendue force ?

Kapiteyne : Ma force, vous ne le savez pas ? Elle est toute dans ce bâton qui crache la foudre et tue instantanément tout ce qu'il vise.

Le Grand-Sorcier, chuchota : Nous n'avons pas à le croire sur parole. Il faut qu'il nous montre la foudre que crache son bâton.

Le Grand-Chef : Ta force est toute dans ce bâton biscornu ? Et tu prétends qu'il crache la foudre ? Je voudrai bien le voir pour te croire.

Kapiteyne, désinvolte : à votre entière disposition. Quand vous voudrez.

Et le Grand-Sorcier, après avoir éloigné les femmes et les enfants, fit attacher une grosse chèvre au grand arbre des palabres qui domine le village et invita Kapiteyne à la foudroyer, là devant tout le monde.

Celui-ci ne se fit pas davantage prier. Il épaula son bâton, visa la chèvre et, oh miracle !, le bâton cracha la foudre dans un bruit de tonnerre assourdissant.

Le Grand-Chef, le Grand-Sorcier et tout le monde d'ailleurs, se précipitèrent sur la chèvre pour l'observer. Elle avait les quatre pattes en l'air. Elle ne respirait plus. Et son corps était tout déchiqueté, tout criblé d'hideuses plaies d'où suintait du sang par mille orifices. La foudre était bien réelle. Et le bâton de Kapiteyne la crachait bien réellement. Ils s'approchèrent alors gentiment de Kapiteyne et manifestèrent une intense curiosité à l'égard du "bâton-qui-crache-la-foudre". Apparemment, celui-ci n'avait rien de spécial laissant deviner ses fantastiques propriétés. Enfin ils se concertèrent à l'écart.

Le Grand-Chef, très perplexe : je ne vois rien de spécial dans ce bâton et je ne comprends pas ses effets.

Le Grand-Sorcier : C'est un fétiche comme tous nos fétiches, mais plus puissant que les nôtres.

Le Grand-Chef : Un fétiche ?!

Le Grand-Sorcier : Oui, un objet apparemment insignifiant mais qui fait fonction de corps matériel à un Esprit et permet à celui-ci d'agir concrètement dans notre monde matériel. Car pour pouvoir agir dans le monde matériel, il faut bien sûr qu'il y ait un esprit qui conçoive l'action, la veuille, et réunisse les moyens pour la réaliser. Mais cet esprit doit disposer d'un corps matériel lui servant d'ancrage dans notre monde pour y agir concrètement. C'est cela un fétiche, qui dans le cas de l'esprit humain est son propre corps. Pour tout autre esprit, un objet matériel, une calebasse ou un bâton comme ici, ou même parfois c'est le corps d'un homme qu'on dit envoûté qui en fera office.

Le Grand-Chef : Ah, oui ! Je vois.

Le Grand-Sorcier
: Il n'y a donc pas là grand mystère. Il nous suffirait de connaître l'Esprit qui agit à travers ce bâton et de savoir comment le mettre à notre disposition pour bien résoudre le problème posé.

Le Grand-Chef
: Je me demande tout de même, si la chèvre n'a pas été foudroyée parce qu'attachée à un arbre. Tout le monde sait qu'il y a danger à se réfugier sous un arbre pendant un orage.
L'araignée-foudre frappe de préférence les arbres et leurs hôtes. Alors moi je crois qu'il ne faut pas nous laisser impressionner par son tour de passe-passe, mais l'attaquer, lui et ses gens, au plus tard cette nuit même et les détruire tous par surprise. Qu'en dites-vous ?

Le Grand-Sorcier : je crains que vous ne soyez victime de l'impatient présent, alors que, vu la gravité du problème, le temps, qui répudie tout ce qui se fait sans lui, n'est pas à négliger. Nous pouvons les attaquer ce soir, demain, le mois ou l'année prochaine ou quand vous voudrez. Rien ne sert de nous précipiter, au risque de nous fourvoyer, tant que nous ne serons pas entré en possession de cette arme nouvelle.
Car après un tel massacre, d'autres Kapiteyne viendront venger leur frère, et nous risquons alors d'être anéantis par leurs bâtons-qui-crachent-la-foudre. Vérifions plutôt si la foudre du "bâton-fétiche" est aussi efficace vis à vis d'une chèvre en mouvement, comme le seraient nos guerriers.

Et le Grand-Chef, s'adressant à Kapiteyne : Fantastique, ton numéro ! Mais il faudrait le recommencer. Non plus sur une chèvre attachée à un arbre mais sur une en mouvement. Comprends-moi bien, ce n'est pas pour te vexer, mais il le faut pour emporter notre conviction à tous.

Kapiteyne : A votre entière disposition ! Vous pouvez même, au lieu de la chèvre, placer plusieurs de vos gars en mouvement, ça ne me dérange pas. Mon bâton crachera la foudre et le résultat sera le même.

Mais le Grand-Sorcier lâcha une chèvre et la fit courir en lui jetant un gros caillou contre le dos. Et de bonne grâce, Kapiteyne épaula son bâton-fétiche et cracha la foudre sur la pauvre bête, malgré sa grande vitesse et ses zigzags. Et l'effet fut instantané. La chèvre fut foudroyée, déchiquetée et couchée les quatre pattes en l'air. Et tout le monde constata que la liberté de mouvement ne changeait rien aux effets de la foudre crachée par le bâton-fétiche.

Et le Grand-Sorcier chuchota alors à l'oreille du Grand-Chef : C'est pire que tout ce que nous pouvions redouter ! Actuellement, la guerre serait suicidaire. Avec cette arme absolue, bien que minorité infime, ces monstres peuvent nous infliger des dégâts considérables et peut-être même irréversibles. Mieux vaut donc compter en année et même en décennies pour résoudre ce problème.

Le Grand-Chef : Que faire concrètement ?

Le Grand-Sorcier
: Lui Donner l'impression d'avoir triomphé et nous efforcer de survivre. Car, il arrivera inévitablement un moment où il s'endormira sur sa gloire et se séparera de son bâton-fétiche. Alors il nous sera facile de nous en emparer. Et qui sait ? Peut-être que par over-confidence, aurait-il initié l'un ou l'autre des nôtres au maniement de son bâton. Alors nous pourrions, sans casse, lui indiquer le chemin de là d'où il est venu. Car lorsque la force brute défaille, seule peut sauver, la finesse de l'esprit.

Le Grand-Chef : Te rends-tu compte de ce que nous risquons de perdre dans une telle cohabitation ?

Le Grand-Sorcier : Oui, j'en suis très conscient. Cette cohabitation sera certainement et fort périlleuse pour notre âme et très dure à vivre au quotidien. Mais c'est la seule voie pouvant assurer notre survie. Autrement, ce serait notre destruction et notre régression au stade de Nyonga.(1)

Aussi, le Grand-Chef, tout en sourires, dit à Kapiteyne
: Je suis heureux de constater que vous êtes homme de parole. Vous nous avez gentiment prévenus que vous étiez le plus fort et que votre bâton-fétiche et sa foudre pouvaient nous occasionner quelques dégâts. Nous l'avons vérifié et c'est exact.
Merci pour votre franchise. A propos, que disiez-vous d'autre ? Ah oui, je commençais à l'oublier. Que toutes nos terres sont à vous ? Bien sûr qu'elles sont à vous. Qui en doute ? Elles sont à vous et à nous aussi, n'est-ce pas ? Alors, vive donc notre amitié éternelle !

Et il embrassa avec effusion un Kapiteyne, grisé par cette victoire sans coup férir, un Kapiteyne qui s'empressa de lui remettre un sac de vulgaire sel de cuisine, une botte de poisson ultra salé et quelques bibelots aussi futiles qu'éphémères.

Mieux, il lui fit tracer des croix sur des feuilles couvertes de gribouillages ne représentant rien d'intelligible. Ainsi, paraît-il, le voulait sa Coutume pour sceller leur amitié éternelle, alors que chez nous l'amitié se scelle par le pacte du sang dont il avait horreur.

Dès le lendemain, la muanankento de Kapiteyne vint prévenir le Grand Sorcier que dans les milieux de son mari, on se félicitait d'avoir acheté toutes nos terres et toutes les richesses du pays, en donnant un sac de sel et quelques bibelots au Grand Chef. Il paraît que c'est ce que disent les gribouillages en bas desquels notre Grand Chef avait tracé des croix.

Le Grand Sorcier : Ce serait fâcheux qu'un tel mal entendu puisse exister car pouvant conduire à des conflits meurtriers. Kapiteyne voulait ces croix pour marquer notre amitié éternelle. Et l'amitié n'est pas que je sache, la vente de la demeure de nos ancêtres ?
D'ailleurs, nul dans notre pays n'a le droit de vendre la terre, et tout le monde le sait très bien et sait ce qui attend celui qui oserait le faire : la mort rituelle ! Et comme Kapiteyne a un grain de bon sens, c'est sûr qu'il ne pourra jamais soutenir une telle thèse, à moins de souhaiter la mort rituelle du Grand-Chef, son ami éternel.

Passons, ce ne sont là que des détails. Mais tout fut pour le mieux. Quelques mois après, Kapiteyne vint solliciter l'aide du Grand-Chef. Il lui fallait quelques solides gaillards pour se construire une demeure digne de son rang. Le Grand-Chef lui en fournit une vingtaine prélevée hors des familles des bamene-nsala.

Mais Kapiteyne en abusa. Il les fit travailler jour et nuit à édifier, non pas une gentille case de taille humaine, mais une véritable termitière, avec des cases et des cases dedans, une bâtisse visiblement démesurée pour un célibataire vivant seul.

C'est pour être à l'aise et pouvoir recevoir et loger des amis, disait-il ! Quels amis ? Personne ne lui en connaissait dans le pays ! Même ses sympathiques compagnons ne le fréquentaient pas.
Si sa muananketo n'avait pas confirmé que la nuit il se déchaînait comme une bande de fous, allant jusqu'à lui faire faire des choses que la Coutume et la dignité reprouvent formellement, il aurait été l'exemple type d'emmuré.

Alors, quels amis pouvait-il espérer accueillir et loger dans sa termitière ? Mystère, d'autant plus épais qu'un an après l'inauguration de celle-ci, on ne voyait toujours pas les amis de Kapiteyne pour qui elle était censée être construite. !

Un autre jour, Kapiteyne revint solliciter de l'aide pour construire des pistes. Le Grand-Chef n'en voyait pas l'utilité, mais n'estima pas utile de le contrarier pour si peu. Et bien qu'on fut à quelques semaines du début de la saison des cultures, il lui confia la moitié du village, croyant que c'était pour un ou deux jours.

Et Kapiteyne en abusa. Il les fit peiner des semaines et des semaines, sans dédommagement. Il leur fit aménager des pistes si démesurées que le Grand-Chef dut s'en émouvoir et lui poser quelques questions.

Kapiteyne : C'est pour faciliter les déplacements et développer le pays.

Le Grand-Chef : Pour cela, elles n'ont pas à être aussi larges. Depuis des temps immémoriaux, des pistes de la largeur d'une coudée suffisent amplement aux déplacements.

Kapiteyne, sans broncher : Oui peut-être pour des déplacements à pied. Mais pour les promenades des cases-baladeuses, les pistes doivent être très larges et bien tassées.

Le Grand Chef : Des cases qui se baladeraient sur les pistes de mon pays ! Sans que personne n'en aie jamais rien su ? Non, manifestement, Kapiteyne se paye ma tête. Et je n'apprécie pas du tout. Mais ça ne vaut pas la peine de se quereller pour si peu, surtout tant qu'il sera seul à avoir le bâton-qui-crache-la-foudre.

Mais, une fois ses pistes terminées, Kapiteyne fut atteint de la folie de "récolte des souvenirs". Il lui fallait trouver des souvenirs de toute sorte et les expédier à ses parents qu'il devait bien aimer. Il lui fallait, non pas de graines, mais des troncs entiers d'arbres ! des peaux et des peaux d'animaux : peaux de lions, de léopards, d'antilopes, de serpents et même des peaux de crocodiles !

Et enfin, des tonnes et des tonnes de cailloux qu'il faisait extraire des puits de plus en plus profonds ! Plus tard, ce fut le tour de la sève durcie de certains arbres de la forêt, puis celui de nos fétiches et des produits de notre artisanat à partir comme souvenirs chez ses insatiables parents !

Et ce fut, à chaque fois, des entreprises démesurées, dangereuses pour les bénévoles qui l'aidaient et surtout sans signification intelligible. Ce qui montrait clairement que Kapiteyne devait être un peu djoum-djoum. Le Grand-Chef s'en alarma : trop c'est trop ! Où nous mènera sa folie ?

Le Grand-Sorcier lui dit : Je ne crois pas qu'il soit devenu djoum-djoum, car son comportement reste par ailleurs sensé et cohérent. Je crois plutôt que tout ceci lui procure du plaisir, un plaisir pervers et morbide, celui de l'anti-chef qui fait souffrir et peiner des hommes, des femmes et des enfants, pour mieux se sentir chef, soi-même.
Une redoutable perversion du pouvoir dont il est lui-même la première victime. D'ailleurs, Kapiteyne, tous comptes faits, n'est qu'un enfant gâté, un arriviste qui ne sait ni quoi vouloir ni comment traiter ceux qui le servent.

Il n'a jamais été initié aux mystères du monde et de la vie, et n'a même pas été intronisé chef en bonne et due forme. Alors, l'esprit d'anti-chef qui, de bonne foi, détruit au lieu de protéger, l'a habité. Il a cru qu'autorité du chef et terreur dans l'œil du subordonné sont la paume et l'envers de la main de tout créateur, l'une matérialisant l'autre. Et il fonce alors pour concrétiser, à tout prix et dans l'heure, la première lubie qui traverse son esprit, ne voyant dans l'autre qui le sert qu'un instrument, un objet pour réaliser sa lubie. Aussi n'offre-t-il et ne peut-il offrir à notre monde que la mort.

Le Grand-Chef : C'est donc plus grave que je ne pensais ! S'il n'avait pas ce satané bâton-fétiche, le mieux serait de lui faire subir la mort rituelle du roi. Mais comment le faire tout en survivant soi-même ?
Le Grand-Sorcier : Pas grand chose ! Beaucoup trop d'étapes ont été sautées lorsqu'il usurpa le pouvoir sur notre pays. Il faut donc les combler, sans le contrarier ni le braquer. Il faut l'aider à mûrir et s'assagir, lui communiquer des rudiments de la sagesse des chefs.
Il doit comprendre ce qu'est le pouvoir, cette bête féroce que le roi chevauche et qui dévore ses cavaliers imprudents. Il doit aussi comprendre que, malgré leur apparente disponibilité, les hommes et les femmes qui le servent sont et restent des êtres humains, des frères et des soeurs et non pas des objets.
Donc des gens qui ont aussi d'autres obligations prioritaires à remplir, telles que : produire et engranger des réserves alimentaires, participer à l'éducation des jeunes du village et consolider par leurs vertus le devenir du clan. Et cela ne peut s'inscrire que dans un décompte en années et décennies. Je vais m'en occuper.

Et le Grand-Sorcier s'attela, avec une patience infinie, à cette délicate tâche consistant, en somme, à fournir à Kapiteyne quelques rudiments d'initiation afin d'en faire un être vivable. De la patience, il en fallait des tonnes et des tonnes, d'autant plus que quand on lui parlait, Kapiteyne, au lieu de se concentrer sur le dit, s'absorbait totalement dans son jeu favori, tracer des gribouillages inintelligibles sur des feuilles et des feuilles, ou se mettait à rêvasser et poser des questions si surprenantes que même le plus dégénéré des enfants du village ne les aurait jamais imaginées. Ces gribouillages étaient sa mémoire, disait-il, et il se promettait d'en faire une grosse lettre que tout le monde pourrait décrypter et comprendre.

Et puis un jour, tout à trac, Kapiteyne annonça au Grand-Sorcier qu'il avait une bonne nouvelle pour lui. Il avait, disait-il, remarqué que Le Grand-Sorcier devait certainement être intelligent et en avait conclu qu'il valait la peine d'être formé et éduqué. Aussi avait-il demandé à son frère à lui de venir le visiter pour, tenez-vous bien, donner au Grand-Sorcier et à tout le monde, l'éducation et la sagesse de Dieu qui leur faisaient défaut, l'unique sagesse qui vaille.
Le Grand-Sorcier n'en crut pas ses oreilles. Qu'on le prenne lui, le Grand et vénéré Sorcier du pays, pour un ignare à former, il n'y avait que Kapiteyne pour sortir de telles méprises. Quelle sottise ! Pas étonnant de la part d'un djoum-djoum.

(1) escargot hermaphrodite

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