Acte III :

Le dialogue raté de sagesse à sagesse

Ce matin là, des enfants qui jouaient sur la plage vinrent, en se bousculant, troubler l'important tête à tête du Grand Chef avec le Grand Sorcier.

Les enfants : Grand Chef ! Un grand bateau venant de Mputu a accosté, Un frère de Kapiteyne en a débarqué. Mais, sans attendre votre avis, il a réquisitionné tous les pères et mères présents, pour transporter les grosses malles qu'il a amenées. Ils arrivent !

Le Grand Chef : C'est bien de nous avoir prévenus. On verra plus tard.

Et effectivement, moins de quelques temps plus tard, le frère de Kapiteyne s'amena, précédé par une très longue suite d'hommes et de femmes portant chacun une lourde malle.

Il s'appelait Mishonyi et était encore plus étrange que son frère : longue barbe blanche, habit blanc d'une seule pièce et quelle raideur dans le maintien et quelle sévérité glaciale dans le regard ! Serait-il en deuil comme nos veuves, enduites de craie blanche ? Le blanc est en effet la couleur du monde des esprits et donc de la mort et du deuil.

Plus étrange encore, à peine débarqué, Mishonyi convoqua une réunion où tout le monde, les hommes, les femmes, les enfants, le Grand-Sorcier et même le Grand-Chef en personne, absolument tout le monde devait assister. Il avait, paraît-il, une bonne nouvelle à nous annoncer !

Tout en redoutant qu'il ne s'agisse, encore une fois, d'une "bonne blague", comme la fois où Kapiteyne sollicita un entretien solennel de même type, tout le monde, sur avis du Grand-Sorcier, prit le parti d'y assister et d'écouter ce qu'il avait à nous dire.

Mishonyi prit la parole et n'y alla pas par quatre chemins. D'entrée de jeu, il déclara que notre peuple, qu'il ne connaissait pas, venant à peine de débarquer dans le pays, eh bien, que d'après lui, notre peuple vivait dans les ténèbres épaisses de l'ignorance, laquelle ignorance était générée par un certain type nommé Satana et entretenue par ses suppôts.

Il affirma aussi que notre peuple était et ne devait être que malheureux, parce que terrorisé par ceux-ci. Pire, notre peuple serait, malgré ses vertus, condamné à être encore plus malheureux après sa mort, a être brûlé vif, pendant toute l'éternité, dans la GRANDE MARMITE ETERNELLE où cuisent Satana et ses suppôts. Allez-y comprendre quelque chose !

Des yeux, le Grand-Sorcier consulta tout le monde. Personne, et c'était juré, personne ne connaissait le type dont parlait Mishonyi, Et personne ne l'avait jamais vu dans le pays. Alors, pourquoi nous en parlait-il ? Voulait-il insinuer qu'il y avait des faux jetons parmi nous qui auraient fait sa connaissance et nous le cacheraient ?

Impossible, notre monde est tel qu'aucun secret de cette nature ne pouvait rester indéfiniment secret, tôt ou tard il finirait par être éventé et dévoilé, et nous le neutraliserions. Alors quoi ? .
Une dame émue s'approcha du Grand Sorcier et suggéra que par principe il intervienne en faveur de Satana, en vertu du devoir sacré dévolu à tout être humain de porter secours au semblable en danger.

Car, bien qu'il soit méchant et de surcroît légalement condamné, par les autorités légales de son pays, sa peine, cuire à perpétuité dans une marmite, était trop barbare et suggérait certaines pratiques inadmissibles qui confondent l'homme et le gibier. Normalement, seuls la poule, le canard, le mouton, la chèvre, le sanglier, l'antilope, le poisson et les chenilles se cuisent et ce pour être mangés, mais pas l'homme. Lui, il se fait enterrer, si mort.

Mais, le Grand Sorcier décida néanmoins de ne pas trop s'en préoccuper pour ne pas se mêler des affaires intérieures du clan de Kapiteyne et ne pas créer d'incidents avec lui. Et il fut donc tacitement convenu de laisser Mishonyi parler à satiété sans trop attacher d'importance à ses dires.

Mishonyi, rassuré par le calme, la réserve et l'apparent désarroi de son auditoire, fonça sans prendre garde : Tout ce à quoi nous croyons n'était, selon lui, que mensonges propagés par Satana et pièges pour nous faire chuter dans sa marmite afin d'y cuire avec lui.

Un frisson parcourut l'assemblée. Comment, un type que personne ne connaissait dans le pays aurait-il pu y propager quoi que ce soit ? Suggère-t-il qu'il y aurait parmi nous des faux jetons, qui auraient fréquenté ce type et nous cacheraient la chose ?

Le Grand Sorcier : Impossible, parce que son type ne peut être et ici chez nous et dans sa marmite dans son pays. Et comme personne ne s'est absenté du pays ces dernières années, Mishonyi doit se tromper et confondre notre peuple et un autre. Les noirs se ressemblent tous n'est-ce pas ? On n'a qu'à entendre son parler si approximatif qui trahit l'apprentissage de la langue auprès d'un étranger nous ayant quelque peu fréquenté.

Il fallait vous sauver, clama Mishonyi. Et pour cela, vous devrez détruire tous vos fétiches, même et surtout ceux qui protègent vos familles, vos clans et votre pays. En somme, faire disparaître toute protection et tout moyen de protection, être donc prêts à nous livrer nus au premier venu !
Nous devions aussi abandonner tous nos remèdes contre les maladies physiques et morales et attendre sagement ceux purifiés que lui comptait nous rapporter de chez lui !

Renoncer à honorer nos ancêtres et à quérir auprès d'eux les indispensables avis sans lesquels la vie n'est que succession des tribulations dans d'épaisses ténèbres! Rompre la chaîne sacrée des vies qui nous relie individuellement à Dieu, chaîne à travers laquelle transite la vitalité et la bénédiction divines ! Il fallait que, toujours pour nous sauver, que tout ce qui constituait notre âme, à savoir, notre vénérable et millénaire Tradition, notre Coutume, notre organisation socio-politique, et tout, et tout, et tout, il fallait que tout disparaisse ! Chacun d'entre nous devait donc se transformer en épave dérivant sur le vaste océan de la vie en tentant, chacun pour son compte et avec ses faibles moyens, de se relier à Dieu, comme si celui-ci était à portée de main ou de voix.

Lui et son frère Kapiteyne et ses ancêtres les basantu allaient pourvoir à tout et servir de rélai entre chacun de nous et leur Dieu ! Il serait enfin venu chez nous, conclut-il, envoyé par son Dieu, et pour nous apporter la sagesse de son Dieu et pour nous libérer de toutes nos entraves et pour nous montrer la voie du salut éternel !

Dans l'assemblée quelqu'un murmura
: Détruire nos fétiches les ancrages matériels de tous nos Esprits protecteurs, rompre tout contact avec nos ancêtres et avec Dieu, sortir donc de nos carapaces pour être nus comme des vers ! Autant prôner le suicide collectif !

Un autre enchaîna : Abandonner nos coutumes et notre Tradition, démanteler notre organisation socio-politique n'est-ce pas régresser à l'état de nNyonga ! On n'a jamais rien trouvé de mieux pour asservir tout un peuple.

Une vielle dame agacée fredonna : Kabundi kuTudinga baonso, udi ne uende uabutula, angate uende maamu amudye budya-dya-dya, Ngaangata wanyi maamu Ngakateeka mu mpokolo...(kabundi nous a tous trompé, qui a sa maman vivante qu'il la tue, j'ai pris la mienne et l'ai cachée dans l'arbre d'une grande vallée...)

Chut ! souffla le Grand Chef, ça ne sert à rien de provoquer Mishonyi. Et la vieille dame se tut. Mais tout le monde avait compris son analyse et l'approuvait. D'ailleurs, il ne fallut pas longtemps au Grand-Chef et au Grand-Sorcier pour comprendre que Mishonyi était un fléau plus dévastateur que son frère Kapiteyne, puisqu'il voulait, lui, détruire l'âme du pays, réduire l'humain au stade non pas de l'animal, mais celui du végétal.

Quel sacrilège ! Maweeja, tous nos Mvidie et tous nos bakishi (ancêtres) devaient en frémir d'indignation. On n'avait pas le droit de laisser dire, devant tout le peuple, passé, présent et à venir, ce que disait Mishonyi.

Le Grand-Sorcier d'ailleurs songea et s'apprêta avec fougue à lui porter la contradiction.
Mais le Grand-Chef le retint par le bras et lui montra discrètement du doigt ce qui se tramait alentour.
Et le Grand-Sorcier s'aperçut alors que l'assemblée était cernée par les hommes de Kapiteyne, le bâton-qui-crache-la-foudre à la main et l'œil où brillait une sinistre envie de tuer pour faire l'exemple, guettant le moindre mouvement. C'était un piège ! un piège mortel ! Dans lequel le pays, tout entier, était tombé, un sinistre guet-apens !

Réagir, relever les inepties de ces propos, c'était se suicider en entraînant dans la mort notre monde, ses fondements et son devenir. Kapiteyne et son frère Mishonyi ne méritaient pas une telle victoire.
Qu'on les nourrisse donc d'illusions de victoire, mais qu'on prenne grand soin de faire couver sous la cendre le feu sacré, afin de préserver la renaissance du peuple lorsqu'on aura conquis le bâton-qui-crache-la-foudre.

Tout se passa alors très bien et Mishonyi en fut plus que satisfait, et tout le monde s'attendit à vivre en paix après cet intermède.

Mais le lendemain, vers la mi-journée, le Grand-Sorcier eut la désagréable surprise de devoir recevoir la visite de Mishonyi. Il était venu, disait-il, pour bavarder avec lui de tout et de rien. Ne voulant pas provoquer inutilement la colère de Kapiteyne en refusant de bavarder avec son frère, il le reçut aussi poliment et aimablement que faire se peut.

Mishonyi, toujours aussi direct : Mon frère m'a dit que de tous les indigènes d'ici, tu sembles être celui qui détient la tradition et les Coutumes, donc le chef de file de tous les mpagano (païens) du pays, le principal suppôt de Satana. C'est donc par toi que je dois commencer mon oeuvre d'évangélisation, sinon serait vaine mon oeuvre civilisatrice.

Grosse surprise, mieux que la veille, Mishonyi articulait un idiome, certes affreux, pauvre et non structuré, mais proche de la langue du pays. On pouvait donc se comprendre !

Le Grand-Sorcier, esquivant cette traîtresse attaque frontale
: Votre information n'est pas correcte. Je ne suis pas le chef du pays, je ne suis qu'un vieillard, tout perclus de rhumatisme et presque grabataire. Regardez ces vieilles mains, regardez ces jambes toutes tordues. Est-ce là le corps d'un meneur d'hommes ? Certes, je connais la Tradition et notre Coutume, mais pas mieux que n'importe quel habitant de ce pays. Ma pauvre tête est d'ailleurs souvent défaillante. Consultez plutôt un jeune à l'esprit clair. Lui vous expliquera tout, mieux que moi.

Visiblement, Mishonyi n'en crut rien. La monographie rédigée par son frère ne pouvait ni se tromper ni le tromper. Elle désignait bien le Grand Sorcier comme le principal suppôt de Satana dans le pays. Donc, qu'il l'avoue ou non, il l'était, et de ce fait était le premier poste ennemi à emporter. Aussi, changeant de conversation, il attaqua.

Mishonyi : Sais-tu qu'au delà du monde visible, il existe un monde invisible où vivent les esprits et les défunts notamment ?

Le Grand-Sorcier : bien sûr. Je sais qu'il existe un monde invisible où résident Maweeja-a-Nangila, les Mvidie et nos ancêtres. Je l'ai dit une fois à votre frère.

Mishonyi : Ah ! Tu sais donc que Dieu existe ! Qu'Il est tout Puissant. et qu'Il a créé le monde et tout ce qui s'y trouve, l'homme compris ?

Le Grand-Sorcier
: bien sûr ! Tout le monde ici le sait.

Mishonyi : Très bien. Sais-tu qu'en créant le monde, Dieu avait un projet concernant l'homme et ce qu'Il en attendait ?,

Le Grand-Sorcier : Un projet ?

Mishonyi : Oui, un projet. Ce que l'homme devait devenir et ce qu'il devait faire ou pas faire pour Lui être agréable ?

Le Grand-Sorcier ; Oui, je sais et c'est pour cela qu'existent la Tradition qui guide nos décisions et la Coutume qui nous dicte ce qu'on doit faire ou ne pas faire en toutes circonstances.

Mishonyi : Laisse tomber tout ce fatras élaboré par Satana. Et écoute la vérité de Dieu. Car Dieu s'est personnellement dérangé pour venir parler à l'homme afin de l'arracher à l'emprise de Satana. Mieux, Il a envoyé sur Terre son propre fils, son Fils U-ni-que pour expliciter sa volonté. C'est de cela que je vais te parler et tu devras croire.

Et il lui parla de son Dieu, sans répit, jusqu'au coucher du Soleil. Vaste monologue fait d'affirmations sommaires et péremptoires que Le Grand-Sorcier écouta sans broncher mais en ayant souvent froid dans le dos.

Il aurait aimé lui poser des questions, rectifier certains de ses errements, lui révéler enfin l'existence du Dieu d'amour - volonté, Seigneur de Chaama, Soleil triomphant qu'on ne peut fixer des yeux, qui est en Lui-même et dans tout ce qui est. Mais Mishonyi était intarissable et manifestement ne voulait ni ne pouvait rien savoir d'autre que ce qu'on lui avait appris de son propre Dieu.

A l'entendre, on s'apercevait bien qu'il ne pouvait concevoir de Dieu qui soit Autre que le Sien. Et comme la Tradition interdit d'être dévoilée à qui ne peut l'accueillir, le Grand-Sorcier résolut de se taire et de subir sa logorrhée jusqu'à ce que épuisé Mishonyi prit congé de lui et s'en alla sans tirer de conclusion.

La nuit venue, Le Grand-Sorcier rendit visite au Grand-Chef pour lui rendre compte de cette insolite visite. Et ils en parlèrent jusqu'au petit matin.

Le Grand-Sorcier : C'était très simpliste tout ce qu'il m'a dit. Aucune grande révélation dans ce qu'il affirmait, mais une nette tentative de déstabilisation par la terreur. Il voulait me terroriser, me faire croire que son Dieu allait se venger de moi si je n'acceptais pas d'être de ses fidèles ! Et le tout, il le disait dans le langage d'un mpofu parlant à un autre mpofu !.

Le Grand-Chef : ce ne sont pas des manières acceptables. Que voulait -il vous dire ?

Le Grand-Sorcier
: Tout ce que j'ai retenu de son Dieu, c'est qu'il s'agissait d'un Dieu jaloux, absolu, qui se veut unique et ne tolère donc pas l'existence d'autres divinités, même moindres. Un Dieu quelque peu vaniteux qui exige de ses fidèles qu'ils passent tout leur temps à lui adresser des louanges et des flatteries et qui les châtie s'ils osent se préoccuper d'eux-mêmes. Enfin, un Dieu irrascible, terroriste et sadique, aux décisions arbitraires, simplistes et irrévocables, qui épie son monde pour à la moindre incartade le châtier impitoyablement et sans recours. Mieux vaut donc ne pas avoir affaire à Lui.

Le Grand-Chef : Comment ont ils pu se forger un Dieu pareil ? Pourquoi ne pas Lui conférer un caractère plus humain et donc plus vivable ? Car, qu'on le veuille ou non, Dieu est en quelque sorte un reflet du muvwu de l'homme qui Le forge et Ses qualités sont en rapport avec celles que l'homme croit idéales, à imiter.

Le Grand-Sorcier : Il paraît que son Dieu est néanmoins très bon et plein de qualités. Mais, bien que tout puissant, Il serait perpétuellement tenu en échec et contraint de cohabiter avec son ennemi le plus implacable qui est aussi tout puissant. Ce dernier est une sorte d'alter ego nommé Satana, qui défait systématiquement tout ce qu'Il fait. Et son pauvre Dieu ne serait pas capable de le détruire mais contraint de jouer à chat et souris avec lui. Aussi se défoule t-il par moment sur la création qui n'en peut rien.

Le Grand-Chef : C'est dramatique d'être gérés par un tel Dieu ! Ils sont comme des enfants confiés à une mère délaissée que tout énerve et qui se venge de son mari sur eux.

Le Grand-Sorcier
: Pas pour eux seuls, d'après lui. Parce qu'il paraît que son Dieu ayant tout créé, le monde, eux et nous autres, Il règnerait donc sur nous tous et ce serait pour nous mettre en garde contre Lui et ses colères qu'il est venu chez nous !

Le Grand-Chef : pas possible, si tel était la vérité, comment se fait il que nous n'en ayons jamais rien su ? Nos ancêtres ont vécu heureux, en communion constante avec notre Dieu d'amour-volonté, et ce dernier ne s'est jamais comporté de cette façon à leur égard. Il les a bien sûr mis en garde contre des mikishi cherchant à s'immiscer dans le monde d'en bas pour y agir à leur guise. Mais Lui qui est Mvidie Mutala-maîsu, le Dieu qui ne dort jamais, veillait sur nous et nous protégeait. Il doit donc s'agir d'un mvidie aux intentions suspectes et pas de Maweeja-a-nNangila, Mulopo wa Chaama, diîba katangila cishiki, wa kutangila dia muosha sense, notre Dieu d'amour-volonté, Seigneur de Chaame, Soleil Triomphant, qu'on ne peut fixer des yeux, sans qu'Il vous brûle de ses Rayons.

Le Grand-Sorcier : Son discours est confus sur ce sujet. D'après lui, son Dieu aurait tout créé, en une seule fois, comme par magie, en disant simplement "que cela soit" et tout fut ! Donc pas de Première Expansion avec l'apparition des Mvidie, les Esprits Primordiaux qui sont ses Faces étincelantes, à travers lesquelles Il agit et peut être atteint, pas de Seconde Expansion avec l'émergence de Bende wa Maweeja, l'Autrui de Maweeja, qu'Il fécondera, ni de Troisième Expansion au cours de laquelle Mvidie Nzambi Muena ngulu yonso fera apparaître le créé qui sera plus tard réparti dans deux mondes distincts, celui d'en bas, matériel et visible et celui d'en haut, spirituel et invisible. Et surtout sans aucun des mécanismes créateurs que nous connaissons. Non, rien que Dieu et sa parole d'un coté et le monde créé de l'autre. Vous voyez comme c'est simpliste !

Le Grand-Chef : Comment explique-t-il donc le fonctionnement du monde, ses habitants et ses aléas s'il ignore les mécanismes créateurs ?

Le Grand-Sorcier : Par l'existence de Satana, l'alter ego de son Dieu. Il paraît, dit-il, qu'au début, toute la création était parfaite, puisque Dieu est parfait, et que l'homme vivait dans un champs plein de fruits de toutes sortes, sans aucun souci matériel. Il paraît qu'alors la nature ignorait le mal, la souffrance, la maladie et la mort,. Ainsi donc le recyclage de la matière afin qu'elle participe à la formation d'autres corps, et la régénérescence des mivwu qui évite leur dégénérescence suite au contact prolongé avec la matière, ne seraient pas des phénomènes naturels mais des conséquences non voulues par son Dieu de la malveillance de Satana !

Le Grand-Chef : Ah bon ! Et les carnivores et les félins, de quoi vivaient-ils ? Ne vivaient-ils pas de la mort de leurs proies ? Ou bien tout le monde ne mangeait que des fruits et de l'herbe ? C'est très curieux ça ! Des lions et des hyènes broutant de l'herbe pacifiquement parmi les Antilopes !

Le Grand-Sorcier : Il n'en dit rien. Tout était parfait, sans mal ni souffrance, ni maladie ni mort et chacun devait croître et se multiplier.

Le Grand Chef : Bizarre, très bizarre ! Avec l'ordre de croître et se multiplier sans mort, Il n'a pas vu que toute la Terre allait vite se remplir ? Que projetait-Il donc de faire de sa création quand il n'y aurait plus de place ni sur terre, ni dans l'eau, ni dans les airs. Des grands massacres pour tout recommencer ?

Le Grand Sorcier : non mais son alter ego Satana qui semble avoir trouvé la solution, évitant les grands massacres car c'est Satana qui y aurait introduit ces éléments. C'est pourquoi son Dieu n'a pas immédiatement extirpé le mal, le vieillissement et la maladie pour éviter la corruption de sa création.

Le Grand Chef : Ne serait-ce pas plutôt que son Dieu ne pouvait pas extirper la mort et le mal de la création, parce que Satana est aussi puissant que Lui ? Bien que cela contredise son projet de massacres.

Le Grand Sorcier :Non, d'après lui, c'était aussi pour punir l'homme qui se serait laissé duper par Satana et aurait mangé, sans autorisation, un fruit ouvrant son esprit à la connaissance du bien et du mal, approuvant donc de ce fait l'existence du mal. Exactement comme la fille qui se laisse duper par un homme adulte, malgré l'interdiction de son père, et apprend ce qui se passe entre l'homme et la femme . Elle est donc coupable.

Alors son Dieu, qui est fort irascible, aurait eu peur que l'homme ne mange aussi le fruit de l'arbre de l'éternité et ne devienne comme Lui éternel et omniscient ! Ce qui aurait annulé la peine qu'Il voulait lui appliquer : devenir mortel. Et Il l'aurait alors chassé de chez Lui, dé-fi-ni-ti-ve-ment, comme s'Il n'attendait que cette occasion pour s'en débarrasser et se débarrasser du mal.

Le Grand-Chef : paosha muana ñzubu, uamuela-muo ? (si ton enfant incendie ta maison, l'y jetteras tu ?).

Le Grand-Sorcier : évidemment non. Et là je n'ai pas pu me retenir, je me suis risqué à lui poser quelques questions pertinentes pour lui faire sentir la pauvreté de son raisonnement.
Pourquoi punir pour l'éternité un homme, qui ignore le bien et le mal et qui est manifestement dupé par un individu aussi puissant et d'une intelligence aussi grande que Satana, alors que c'était visiblement couru d'avance ?

C'était pour tester la maturité et la fidélité de l'homme envers Dieu et ses ukazes, m'a t-il répondu.
Autant lui ai-je dit, tester la résistance et le savoir-faire d'un bébé en l'exposant en plein Soleil, sans nourriture ni boisson. Il ne tarderait pas à faire de la fièvre et mourir. Alors qui punir ? l'exposant ou le bébé ?

En outre, comment la défaillance de l'homme peut-elle entraîner la punition de tous les vivants, devenus mortels, animaux, insectes et végétaux qui n'ont rien à voir avec lui, n'étant pas de sa descendance ? Est ce par solidarité comme créés ? Alors toute défaillance d'un crocodile ou d'un serpent retomberait sur l'homme qui n'en peut rien !

Enfin, l'homme étant créé intelligent, quel mal y avait-il à ce qu'il sache distinguer le Bien du Mal ? Il y a dans cette punition quelque chose de disproportionné qu'un parent ne ferait jamais à son enfant.
Il m'a coupé net, c'est ainsi, c'est un mystère que tu ne dois pas essayer de comprendre, et tu dois me croire, C'est la parole de Dieu ! Il n'y a pas matière à discussion là dedans. Ce disant, il me sembla irrité et prêt à m'empoigner. Je préférai me taire, la brutalité physique n'ayant pas voix au chapitre dans le domaine de l'esprit.

Le Grand-Chef
: C'était donc à prendre où à laisser

Le Grand Sorcier : Oui exactement. Avec son monde trinitaire ultra simplifié, fait de Dieu, Satana et le créé, manifestement, Mishonyi ignore et ne veut rien savoir de la complexité du monde, de l'existence des Esprits Primordiaux, de Bende, des mivwu et de leur rôle dans le devenir de notre monde. Il préfère parler comme un mpofu à un autre mpofu, occultant soigneusement l'essentiel !

Il m'a alors longuement parlé du fils de son Dieu, qui, malgré la toute puissance de son père, a été massacré, en plein jour, au vu et au su de tout le monde, par ses ennemis, sans qu'il y ait représailles de son Père ! Le même qui pour venger son peuple préféré, abreuva ses ennemis de KaMat des calamités et des calamités en guise de représailles. Incompréhensible comportement ou aveu implicite d'impuissance !

J'ai failli lui parler de Mvidie Mikombo-a-Kalowo, nkaya-ende mudyfuke, auquel il semblait faire allusion, afin de lui donner la vraie version de l'incarnation divine et son rôle dans la création, mais chat échaudé craint l'eau froide. Je me suis tu.

Le Grand Chef : Il aurait fallut lui en parler pour ne pas le laisser s'enfoncer dans ses illusions nous concernant.

Le Grand Sorcier : Oui mais c'était très risqué puisqu'il n'y a pas plus dangereux qu'un demi savant, il m'aurait fallut beaucoup de temps pour tout lui expliquer complètement. Enfin, il a beaucoup insisté sur la finalité de la vie sur Terre. L'homme, qui n'est pas partie intégrante de la nature mère, y aurait été placé par son Dieu, non pas pour y jouir des biens matériels, la vie sur Terre étant "une vallée de larmes" qu'il doit traverser pour mériter son salut. L'homme doit y chercher, avant tout, à assurer son salut dans le monde qui vient après sa mort, et être heureux de troquer le bonheur du monde actuel contre celui éternel de l'au-delà. Et le malheur et la souffrance dans ce monde, sont d'excellents moyens de purification permettant de gagner à coup sûr le Ciel.

Le Grand Chef : Autrement dit, laissez le monde et ses richesses à mon frère Kapiteyne et ses parents, contentez-vous d'attendre votre mort et la récompense probable qui s'en suivra.

Le Grand Sorcier : Oui ! Alors, moi, Je n'ai pas voulu lui révéler la moindre évidence, de peur qu'il n'ouvre les yeux et que son action ne devienne terriblement dévastatrice. Car, il me l'a dit en passant, chez lui tous ceux qui osaient faire des objections, on les brûlait comme sorciers ou comme hérétiques, sur la place publique pour les purifier, sans vérifier la véracité de leurs dires.


Des mois et des années passèrent. Le peuple dut réapprendre la discrétion et le double langage pour se protéger de l'acharnement de Mishonyi. Mais certains, voyant dans l'action de Mishonyi une opportunité d'ascension sociale, grâce à l'appui de son frère, se vendirent corps et âme à lui, se laissèrent les plonger dans l'eau et devinrent ses suppôts les plus acharnés, allant jusqu'à se détacher de leur chaîne des vies qui relie chacun, par ses ancêtres, au Dieu d'amour - volonté, chaîne par laquelle transite la vitalité et la bénédiction divines, allant aussi jusqu'à s'émasculer comme lui, à préférer devenir des branches mortes, des fins de lignées sans descendance, des maillons où ne coule plus la vitalité et la bénédiction de Maweeja.

Quel désastre ! Mais ni Le Grand-Sorcier, ni le Grand-Chef, personne ne s'en émut outre mesure, car ce n'était là que des squames de la peau du clan, comme les stériles et les mitungu, des débris qui ne renaîtront plus dans notre monde, donc qui sont perdus à jamais. Il fallait se concentrer sur ceux qui seront aptes et digne d'initiation, car celle-ci ne peut être livrée à n'importe qui ni n'importe comment.

Un jour, Kapiteyne vint trouver le Grand-Chef. Il semblait visiblement préoccupé et ennuyé par un problème personnel et lui demanda de comprendre son embarras.

Kapiteyne : Il y a quelques années, par inadvertance, j'avais génocidé les habitants du ponant de l'Océan du Ponant, avant de m'apercevoir que leur pays recelait des souvenirs fabuleux exigeant des bras et des bras pour être récoltés. Notre Sorcier-Suprême, le porte-parole de notre Dieu sur Terre et nos bamene-nsala, après une fameuse palabre à Valladolid ont conclu que mes génocidés avaient eux aussi une âme comme nous. Puis ils ont étudié le problème de l'exploitation des richesses et ont décidé de remplacer mes génocidés par quelques gars de chez vous, afin de nous aider à la récolte des souvenirs.

Personnellement, je ne suis pas de cet avis. J'estime qu'il y a suffisamment de souvenirs à récolter au Berceau de l'Humanité et que ces gars ne seraient pas de trop pour ce travail. Mais, le Sorcier-Suprême étant la face visible de notre Dieu, sa volonté est celle de Dieu. Elle doit être exécutée de gaieté de cœur et sans discussion. Vous devez donc comprendre son embarras et m'aider à obéir coûte que coûte à cette décision divine.

Le Grand Chef : Combien de gars vous faut-il et où vont-ils travailler ?

Kapiteyne : Il me faut quelques solides gaillards à expédier de l'autre côté de l'Océan du Ponant, pour la récolte et l'expédition à mes parents des souvenirs qui s'y trouvent.

Le Grand-Chef : Des volontaires ? Et pour combien de temps ?

Kapiteyne : Des volontaires si vous y tenez beaucoup. Mais on peut à la rigueur, être volontaire désigné, avec quelques cordes aux poings et aux jambes, s'il le faut, c'est une simple question de vocabulaire.

Le Grand-Chef : Ils iront de l'autre côté pour combien de temps ? Je dois le savoir pour tranquilliser leurs familles.

Kapiteyne : Probablement pour toujours, si leur nouveau pays leur plaît beaucoup. Et comme le voyage sera long et parfois périlleux ils pourraient se contenter d'un aller simple. Leurs femmes et leurs enfants pourront suivre après. C'est une sorte de migration dont je serais le garant vivant.

Le Grand-Chef : Et quels seront leurs conditions de vie dans le pays du Ponant ?

Kapiteyne : Les bons travailleurs seront sûrement mieux qu'ici, nourris, habillés et logés, mais les autres, vieux ou paresseux, seront parfois vendus à qui aura besoin de leurs bras pour récupérer les frais de transport. Je présume, connaissant la bonté et la charité innées de mes frères, que leur sort sera en tous cas enviable. Car qui veut aller loin, tirer bon bénéfice de leur travail, les ménagera sûrement.

Kapiteyne perçut de l'hésitation chez le Grand Chef, aussi enchaîna-t-il et lui parlant comme à un des siens, lui dit naïvement : Vous personnellement, vous recevrez un dédommagement pour votre compréhension et je ne peux m'empêcher de vous dire que ce ne sera pas négligeable. Si je vous en parle, c'est au nom de notre amitié éternelle et parce que je veille sur vos intérêts.

Le Grand-Chef : J'ai de la peine à te suivre dans cette voie et agréer ta demande. Car ma raison d'être, en tant que Grand-Chef, est la préservation du bien-être de mon peuple et non sa réduction en esclavage, car c'est de cela qu'il s'agit. Tu ne dois donc pas compter sur moi et m'amener à être passible de la mort rituelle du roi.

Kapiteyne ne comprit pas qu'un indigène puisse avoir d'aussi ridicules états d'âme risquant de lui faire rater une opération si juteuse. En tous cas, lui devait obéir coûte que coûte au Sorcier-Suprême, face visible de son Dieu. Le reste, la sentimentalité, ne le concernait pas, d'autant plus que s'il remplissait bien sa tâche de cueillette d'esclaves, il serait probablement béatifié comme les conquistadores espagnols.

Aussi, sans hésiter, usant de son bâton-fétiche, il s'empara des hommes, des femmes et des enfants dont il estimait avoir besoin de l'autre côté de l'Océan du Ponant. Et massacra sans pitié tous ceux qu'il jugeait non-intéressants pour son entreprise. Il y eut bien des milliers de morts et de disparus, des centaines de villages réduits en cendres.

Kapiteyne et les siens se surpassèrent en horreur d'autant plus que, efficacité et rentabilité obligeant, ils prirent à leur service les redoutables tribus du Nord, celles qui dans l'homme blessé ne voyaient que du gibier succulent. Et le Berceau de l'Humanité fut plongé dans une désolation telle que Maweeja-a-Nangila, notre Dieu d'amour volonté, en fut horrifié. Nul ne pouvant ni imaginer pareille horreur ni surtout la souhaiter à ses pires ennemis.

Et ceux que Kapiteyne sélectionnait et amenait dans ses bateaux ne revenaient jamais. Les mangeait-il comme le font nos voisins du Nord, ses alliés, de nos blessés ? Nul ne le sut jamais, faute de revenants pour témoigner.

Le Grand-Chef et le Grand-Sorcier, la mort dans l'âme, regrettèrent amèrement leur naïveté, l'accueil chaleureux réservé à Kapiteyne et surtout le fait de n'avoir pas perçu à temps qu'il s'agissait d'un Manji, une incarnation de l'Esprit de la Mort, vouée à la semer partout où elle passe. Et voilà les dégâts !

Et ce n'était pas fini ! Comme ils n'étaient toujours pas en possession du bâton - fétiche qui crache la foudre, qu'ils ne perdaient d'ailleurs jamais de vue, ils durent se résigner à subir les immenses désagréments de l'amitié éternelle de Kapiteyne, et à endurer les élucubrations de Mishonyi qui voyait dans nos malheurs notre purification d'une malédiction que son Dieu aurait jadis lancée contre Kaama fils de Nowa, notre ancêtre selon lui, en attendant d'en mourir pour recevoir la récompense que son Dieu nous réservait sûrement !

Heureusement pour nous, Maweeja-a-Nangila, notre Dieu d'amour volonté, par le Mvidie Mutala-maîsu, Celui qui ne dort jamais, veillait sur son peuple. Et comme pour Lui, notre mort signifie sa propre mort, celle d'un Dieu sans adeptes, Il dut donc intervenir pour assurer et sa propre survie et la nôtre. Car un Dieu sans fidèles qui Le vitalisent en L'invoquant est un Dieu mort.

Il suscita dans le clan de Kapiteyne un cousin de celui-ci, répondant au nom de Kamina, qui fit de l'élimination de Kapiteyne l'unique objectif valable de toute vie humaine sur Terre. Parce que, clamait-il à tous vents, Kapiteyne avait divinisé le Dollar et sacralisé la possession individuelle de la matière. Son Dieu-Dollar est la menace la plus grave qui ait jamais plané sur la gent humaine et sa diversité, car servant de finalité et de justification de tout mauvais acte et tout crime contre l'humanité.

Et cela causa d'immenses troubles au pays de Kapiteyne, troubles allant jusqu'à susciter la répartition des pays en deux blocs ennemis inexpiables : les Rouges prônant la répartition équitable des richesses et les Bleus affirmant que le développement et progrès n'est possible que grâce à des pôles de richesse poursuivant leur passion de sur-enrichissement. Pas de compromis en vue.

Et alors, au bout de la quarante-huitième décennie de présence de Kapiteyne dans le pays du Grand-Chef, soit la durée d'un clin d'œil dans le présent perpétuel de Maweeja-a-Nangila, survint une très longue missive émanant des parents de Kapiteyne.

La missive disait : Très Cher et adoré fils, depuis notre dernier message, la situation au pays n'a fait qu'empirer. Ton bouillant cousin, Kamina, a amplifié son action au point de constituer une menace sérieuse pour notre survie. Non content d'avoir provoqué la scission de nos pays en deux blocs antagonistes, il est parvenu à faire basculer dans son camp les innombrables masses humaines des pays d'Orient, celles qui de toute éternité n'attendent que l'occasion pour déferler sur la Péninsule-Heureuse, nous contraindre à fumer de l'opium et récupérer dans nos coffres bancaires les quelques babioles que des braves comme toi ont ramené de chez eux.

Sa nuisance égale maintenant la nôtre. Il dispose, comme nous, de la foudre extrême et des pustules qui sèment la Tornade Blanche. Pire, il a plein d'hyper mouches tsé-tsé pour convoyer ces saloperies dans nos villages. La menace est fort sérieuse. Il peut à tout moment nous projeter dans le néant de l'après vie. Le peuple s'inquiète et nous redoutons une panique pire que celle que nous avions connue lors du foudroyant déferlement de Guderian et de ses panzer divisions. Un urgent regroupement de toutes nos forces s'impose. Les greniers de nos villages débordant de toutes les matières premières nécessaires à la conduite d'une longue guerre, nous estimons qu'il vaut donc mieux alléger le dispositif déployé dans le Berceau de l'Humanité, tout en veillant à y assurer notre permanence. Nous vous attendons donc d'urgence avec vos gens que vous estimerez utiles pour cette lutte. A vous revoir, salut !

Kapiteyne convoqua Mishonyi : La situation chez nous s'est empirée et cela a des conséquences sur notre vie ici. Lisez vous-même la missive et dites moi comment assurer la permanence de notre action ici et nos chances d'y revenir en maîtres.

Mishonyi, après lecture de la missive : Effectivement la situation est sérieuse chez nous. C'est comme lorsque des masses orientales déferlèrent sur la Péninsule Heureuse et s'y installèrent pour quelques siècles. Elles étaient prêtes à nous submerger et nous entraîner à apprendre et leur païenne philosophie et leurs sciences diaboliques excluant l'intervention des anges dans la marche du monde et leur Dieu non Trinitaire affreusement esseulé. Nous avions réagi au prix de plusieurs sacrifices et c'est seulement depuis une décennie que nous en avons débarrassé notre paradis.

Il faut, sans hésiter rentrer immédiatement pour assurer l'essentiel, notre propre survie. Quant à notre permanence ici, il n'y a aucun souci à se faire. Mon action a commencé à porter ses fruits. Le Grand-Chef est complètement assoupi surtout après sa participation par défaut au tourisme de ses meilleurs gars au pays du Ponant de l'Océan du Ponant.

Mieux, je peux à tout moment susciter parmi mes boys, de braves gars, tels l'idiot de Moïse et le malin Calamity-Jos des raisons pour contester sa légitimité et le démettre ou l'envoyer dans le néant de l'après vie, s'il osait bouger le petit doigt.

Quant au Grand-Sorcier, je l'ai déjà neutralisé grâce à vous en le forçant à courir de cachette en cachette pour continuer à vivoter. Son influence sur les masses est objectivement nulle, Elles ne connaissent plus que mes cantiques et se pressent devant mes confessionnaux pour y déverser le peu que leur âme peut contenir. Tout le reste, leur glorieuse Histoire, le fétichisme et l'animisme, a été balayé, extirpé jusqu'à la moindre radicelle. J'ai donc la situation bien en main, ils ne savent plus qui ils sont, on peut tout en faire et tout leur faire faire.

Alors, Kapiteyne, sous l'influence de Maweeja-a-Nangila, notre Dieu d'amour - volonté, fut atteint d'over-confidence aiguë et se laissa aller à se donner du bon temps. Il s'enferma dans sa termitière avec une flopée de banakento pour en jouir, en jouir avec la rage de l'homme qui sait que c'est pour la dernière fois qu'il dispose d'un bien. Et, ce qui devait arriver, arriva. Kapiteyne oublia son bâton-fétiche dans un recoin de son immense termitière. Et le Grand-Sorcier, toujours à l'affût, s'en empara. Et c'est avec un énorme sourire, le sang bouillant de joie, que le Grand-Chef put montrer à Kapiteyne et à son frère Mishonyi, le bâton-fétiche qu'il détenait désormais et en prime, le chemin de retour vers leur pays d'origine.

Kapiteyne, bien que désagréablement surpris par la tournure des événements, ne fit aucune difficulté pour reconnaître son erreur d'appréciation de la vitalité de ses indigènes et de leur capacité à se prendre en charge, erreur qui l'a empêché d'envisager la moindre palabre avec eux pour trouver un compromis pouvant assurer sa permanence au pouvoir ou, au pire, une simple cohabitation dans le pays. Il dut donc se résigner à convenir que le plus vital pour lui était désormais la lutte contre son satanique cousin Kamina qu'il accusait de tous les maux et non plus la cueillette des souvenirs au Berceau de l'Humanité.

Quant à Mishonyi, sa désillusion fut à la mesure de son assurance antérieure. Ses idoles de basantu qui avaient si vaillamment remplacé les fétiches du pays, gisaient décapitées dans des dépôts d'ordures. Les masses, ses masses jadis si pieuses, chantaient désormais autre chose que ses cantiques, comme si lui Mishonyi n'avait jamais existé, n'avait jamais réussi à anéantir leur âme et ne s'était donc fié qu'à un verni superficiel qui maintenant craquait de toute part.

Comment ai-je pu croire avoir éteint le feu alors qu'il couvait sous la cendre ? J'aurai peut-être dû poursuivre mes contacts avec le Grand Sorcier pour mieux connaître l'âme de ce peuple que je voulais métamorphoser, au lieu de me contenter de lui soutirer des petits Oui, qui se révèlent n'avoir été que des Oui-mais et même de simples peut-être. Comment donc reprendre la lutte, protéger mes acquis et faire triompher mes ouailles ? Ma permanence est à ce prix.

Et ce fut l'INDEPENDANCE, la renaissance de notre dignité humaine, la pénible redécouverte de la vie de peuple adulte, de peuple qui se prend en charge, et l'effroyable découverte de la diversité nationale et des changements intervenus depuis l'assoupissement provoqué par la présence de Kapiteyne.

Le plus spectaculaire de ces changements était le fait que de 200 mille indigènes, enclavés, vivotant en marge de la vie planétaire, qu'ils étaient, les hommes du Grand-Chef se retrouvaient 20 millions de citoyens libres, maîtres potentiels de leur propre devenir. Mieux, les déportés ayant survécu à l'enfer de la traite étaient devenus 200 millions de citoyens du monde colonisant toute les Terres du Ponant.
Alors, s'adressant au peuple en liesse, le Grand-Chef résuma la situation en ces termes :

Grand-Chef : Ce fut très chère payé la maturation de notre peuple, mais qu'y faire ? Nous n'avions pas d'autres choix. Nous étions très en retard par rapports à la communauté humaine et cela impliquait que d'autres humains nous prennent en charge et nous amènent à leur niveau, nous étions comme la dame qui souhaite développer sa descendance, ne doit-elle pas, bon gré mal gré, accepter de temps en temps qu'un mâle s'étende sur elle, au risque de l'étouffer et la brutaliser, mais la féconde proprement ? !

Kapiteyne nous a, bien qu'à la hussarde, proprement fécondés ! Il nous revient donc de mener à bonne fin la gestation du métis culturel qui est en nous et d'en faire un adulte qui soit des nôtres, dans ce monde qui n'est plus uniquement nôtre. Avec l'Indépendance, notre initiation à la vie de peuple adulte, de peuple qui se prend en charge en attendant d'en prendre d'autres à sa charge, est terminée. Fasse notre Dieu d'amour-volonté que nous ayons la force de caractère suffisante pour assumer notre devenir et notre dignité. Vive l'Indépendance, vive Nous !

Et le peuple d'applaudir et de se congratuler et de se promettre de supporter allégrement les éventuels désagréments que la vie de peuple adulte lui réserverait. Et ce fut la fête ! Une fête sans fin, un de ces instants de bonheur intégral qui ignore les soucis de toute sorte et fait vibrer l'âme à l'unisson de la nature mère.

Après cette euphorie des retrouvailles, le Grand-Sorcier suggéra au Grand-Chel de mieux réorganiser le pouvoir afin de lui permettre de faire face aux nouvelles exigences du pays. La population avait augmenté, les villages s'étaient gonflés au delà de l'imaginable et la solidarité tribale ne parvenait plus à couvrir les besoins de tout un chacun. Comment faire ? Quel modèle d'organisation suivre ?

Certains suggérèrent d'aller demander conseil à Kapiteyne au titre de notre amitié éternelle ou à la naïveté de son frère Mishonyi qui pourrait nous révéler comment rendre notre société aussi efficace que la leur, son indépendance étant une donnée concrète. Le Grand-Chef ne fut pas de cet avis. De Kapiteyne, il redoutait des coups fourrés dont on ne verrait les conséquences que bien trop tard et les conceptions naïves de Mishonyi lui semblaient être marécageuses, floues et propres à nous conduire dans l'impasse.

Parler d'un état où tout le monde serait égal et interchangeable avec droit de contrôle direct de tout un chacun sur le pouvoir et ce que fait le Grand-Chef, pire, avec aussi le droit de s'en prendre à lui et le destituer, le renvoyer à ses champs comme un vulgaire serviteur, autant instaurer la gabegie dans le pays.

Le Grand Sorcier demanda pourquoi ne pas imiter Dieu lors des débuts du monde. Nous savons qu'au début, Il était Seul, rien n'était hors de Lui. Il a commencé par révéler son intimité, les Mvidie constituant ses Faces étincelantes à travers lesquelles Il agit et peut être atteint. Ensuite, Il constitua un Pôle Spirituel ou Maweeja-a-Nangila, chargé de féconder et faire accoucher le Pôle Matériel ou Bende wa Maweeja de toutes les choses qui existent et de veiller à ce qu'elles continuent à être.

De même, commençons par constituer notre gouvernement dont les membres auront des fonctions précises et la même légitimité que nous-mêmes. C'est à travers ce gouvernement que nous agirons sur le Peuple, notre Bende, et qu'on poura nous contacter.

C'est bien lui dit le Grand-Chef, mais il faudrait que tout le monde comprenne le fonctionnement de ce modèle, sinon cela reviendrait à multiplier le nombre de Grand-Chefs

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