Acte IV :

Le retour à la vie de peuple adulte

A peine Kapiteyne venait-il de disparaître derrière la première méandre de la piste le ramenant à son pays d'origine, que le Grand-Sorcier vint trouver le Grand-Chef pour continuer à conférer sur le futur souhaitable pour le pays. Tout était en effet sens dessus dessous. Le rétablissement pur et simple du monde antique s'avérait impossible, le peuple étant écartelé entre diverses Coutumes fort divergentes, reflet de la diversité de leur Histoire vécue.

En effet : dans le monde antique, le peuple se partageait en tribus différentes qui souvent s'ignoraient les unes les autres. Mais appartenant au même système socio-politico-économique organisé par Kapiteyne, et à la même culture bantoue, elles devaient désormais cohabiter dans le même pays et reconstituer une super-tribu unique étendant à tous la même solidarité tribale. Et cela n'allait pas de soi. Car :

- Comment fusionner en un seul tout cohérent des mâles polygames, chefs de clans et héritant de leurs pères, avec des femmes chefs de clans, héritant de leurs mères et parfois polyandres ?

- Comment faire cohabiter ceux pour qui le hors-clan a statut de gibier succulent, exploitable jusqu'à ce que mort s'ensuive, avec ceux pour qui tout être humain est une personne à la vie sacrée, objet central de toute solidarité nationale ?

- Comment amalgamer ceux pour qui, le clan paternel, prolongement immédiat de chaque membre, est la structure sociale suprême, avec ceux pour qui le clan n'est que l'extension sociale de la famille et donc un simple composant d'un royaume fédérateur, plus vaste et plus lointain ?

- Et ces milliers de squames qui, privilégiant leur salut individuel, ne voient dans l'autre qu'un instrument pour leur propre réalisation ?

- Comment intégrer ces évolués, souvent dénucléés, sans conscience de leur passé ni de leur présent et adorateurs inconscients du Dieu-Dollar, comment donc les intégrer à la masse de sujets du Dieu d'amour-volonté passionnée de solidarité nationale et de partage égalitaire ?

- Et surtout, comment le faire sur base d'une Coutume unique, par essence exclusive, sans reproduire tout ce qu'on a réprouvé dans l'encombrante amitié éternelle de Kapiteyne et de Mishonyi ?

- Et la nostalgie belliqueuse des hommes de Kapiteyne, jadis bamene-nsala au pouvoir sans limite, qui se retrouvent, à leur retour dans leur pays, réduits à n'être que d'humbles citoyens, comment la neutraliser, cette nostalgie, sans casse et au profit d'une cohabitation pacifique des nations, sur cette Terre désormais aux dimensions fort exiguës ?

Tel était le drame, un dilemme plus redoutable que tous ceux affrontés dans le passé. Il s'agissait ou d'instaurer une véritable résurrection du peuple, avec éclosion d'un "siècle des lumières" entraînant le développement socio-économique, ou de fourvoyer la nation en gestation, avec en prime un émiettement du pays préfigurant l'asservissement définitif du peuple par des hordes monstrueuses de réincarnations de Kapiteyne.

Le Grand-Sorcier se promit de s'atteler à cette lourde tâche d'unification de l'expression et de l'interprétation de la Tradition bantoue, qui est unique, seule germe et moteur d'une civilisation porteuse d'avenir. Mais il n'eut pas le loisir de s'y consacrer. En effet, un enfant tout haletant, fit irruption dans la case du Grand Sorcier.

L'enfant : Grand-Sorcier, venez vite, Grand-Chef veut vous voir d'urgence.

Le Grand Sorcier : Que se passe-t-il de si urgent ?

L'enfant : Je ne sais pas, mais il y a quelques temps un frère de Kapiteyne est arrivé, avec un petit "bâton-qui-crache-la-foudre" à la ceinture et un homme parlant à peine notre langue comme interprète. Il n'avait pour tout bagage qu'une grosse malle portée sur leurs épaules par deux autres hommes. Et ils sont allés s'installer chez Grand-Chef, dans l'ancienne termitière de Kapiteyne.

Le Grand Sorcier : Cours prévenir que j'arrive.

Et quand il arriva, Kamina, le fameux et redoutable cousin de Kapiteyne, était déjà en audience chez le Grand-Chef et s'efforçait de le gagner à sa cause, la priorité à la lutte contre Kapiteyne et son culte du Dieu-Dollar, cause de tous les maux.

Kamina : Grand-Chef ! J'ai l'insigne honneur de vous apporter les salutations les plus chaleureuses de notre peuple et ce produit de notre combinat militaro-industriel, cadeau de notre vénéré chef !

Et Kamina remit au Grand-Chef un petit bâton-qui-crache-la-foudre bien ouvragé, puis, poursuivit son laïus : Notre vénéré chef, qui se désole de ne pas pouvoir venir en personne vous saluer, m'a chargé de vous informer qu'il s'est fort réjoui d'apprendre que votre vaillant peuple s'est libéré de l'emprise maléfique de Kapiteyne et qu'il s'apprête à affronter ce monde moderne si dangereux pour les peuples épris de justice, de liberté et de paix. Aussi c'est en toute simplicité qu'il se permet de vous proposer son amitié personnelle ainsi que l'amitié et l'aide fraternelles de notre peuple, pour le cas où...

Le Grand Chef fut agréablement surpris d'apprendre que son existence soit déjà connue d'un peuple vivant au bout du monde, et surtout, qu'on ait pensé à solliciter son amitié et à lui faire un cadeau d'une si grande valeur. Aussi répondit-il par des belles paroles exprimant sa satisfaction et son désir de s'intégrer dans la communauté internationale pour y vivre en bonne intelligence avec tous ses membres. Il était, ajouta-t-il avec émotion, flatté par l'amitié du Grand Chef du village de Kamina et s'apprêtait donc à y repondre comme il sied.

Kamina, reprenant la parole : Nos nKole, ( ) les plus grands initiés de notre pays, enseignent que Kapiteyne, mon abominable cousin, et son immonde culte du Dieu-Dollar, culte générateur d'horribles inégalités sociales et d'une criminelle exploitation de l'homme par l'homme, sont le plus grand mal et l'origine de tous les maux qui accablent l'humanité. Songez à tous les tracas qu'il vous a causé, à la destruction de l'harmonie de votre monde, à l'appropriation de vos terres, au pillage de vos richesses, à la sauvage déportation outre mer des plus vigoureux de vos gars et pire, songez au mépris révoltant dans lequel il a tenu votre autorité de Grand-Chef, votre culture et votre peuple. Il vous a tout pris, il vous a roulé, ne respectant jamais la parole qu'il vous donnait, parce que pour lui, "à l'indigène, nul n'était tenu". Vous n'étiez pour lui que des sous hommes, des macaques.

Le Grand-Chef répondit : C'est vraiment vrai tout ce que vous me dites-là. Le comportement de Kapiteyne chez nous a été horrible et inexcusable. Mais n'était-ce pas pour satisfaire ses parents, qu'il aimait tant et à qui il expédiait tant de souvenirs, qu'il s'est senti obligé de se comporter en mauvais garçon ?

Kamina : Nenni ! Il a fait de même chez nous, si pas pire. Pour son enrichissement personnel, il enterrait vivants des enfants dans ses mines de charbon, dès l'âge de 10 ans, les y faisait travailler, sans rémunération, jusqu'à ce que mort s'ensuive. Nos pères et nos mères ont dû peiner jusqu'à en mourir pour valoriser les souvenirs rapportés de chez vous, et dont il tirait grand bénéfice personnel. Nos jeunes, par milliers de milliers, ont été tués, transformés en chairà canon pour nourrir ses mesquines et absurdes disputes d'intérêt avec ses copains, coreligionnaires adorateurs du Dieu-Dollar.

Et, de ce fait, nos pays ont été détruits, bombardés et complètement ruinés à plusieurs reprises, et nos peuples déchiquetés ont été plongés dans la famine et la désolation. Pire, il a osé dénucléer nos hommes et nos femmes aux fins d'en faire des fidèles de son Dieu-Dollar, des robots voués à son enrichissement. C'est donc dans la nature même de notre abominable cousin que de causer le malheur de tout peuple dont il s'approche, allant jusqu'à le génocider froidement comme ce fut le cas des peuples innocents de la rive occidentale de votre grand Océan, et à s'en glorifier dans des Westerns.

Le Grand Chef : Kapiteyne est donc vraiment un Manji comme nous le pensions.

Kamina : C'en est effectivement un et un redoutable ! Vous ne pouvez pas imaginer le tort qu'il peut vous faire. Il vous suffirait de le laisser venir chez vous et sans que vous sachiez comment, vous allez vous retrouver avec des dettes internationales exubérantes sur les bras, dettes dont vous ne saurez pas vous dépêtrer. Ensuite, il vous imposera un P.a.s. énergique qui détruira et votre économie et tous vos services sociaux, livrant ainsi votre beau peuple à la lugubre trinité : faim, mort violente, maladie. Non, je vous en conjure, rejoignez-nous et épargnez à votre peuple les désastres qu'occasionnent la fréquentation et l'amitié de Kapiteyne.

Le Grand-Chef : Je ne dis pas non, mais vous rejoindre pour faire quoi ? Nous sommes un peuple si démuni, n'ayant que des flèches et des lances à opposer à ses armes !

Kamina : Notre but, qui doit aussi devenir votre raison d'être, est la restauration de l'homme intégral, l'homme débarrassé du culte du Dieu-Dollar et de tout autre Dieu d'ailleurs, et surtout l'homme, frère de tous les humains, avec lesquels il partagera les richesses de la nature et les bienfaits de la civilisation. Et cela passe nécessairement par la destruction totale de Kapiteyne, de ses avatars et du culte de son Dieu-Dollar.

Le Grand-Sorcier : vous ne parlez pas de Mishonyi, et pourtant à nos yeux il nous semble être beaucoup plus dangereux que son frère Kapiteyne. Son action visait, en effet, à dénucléer notre peuple, à le transformer en une masse visqueuse sans ossature et heureuse de troquer le bonheur du monde contre un au-delà douteux. Parlez-nous-en, s'il vous plaît.

Kamina devint intarissable. Il dit pis que pendre de Mishonyi. Il affirma que des nkole de son pays avaient élaboré une nouvelle religion, appelée Shansa, dans laquelle il n'y avait pas place pour un quelconque Dieu et qui expliquait tout logiquement. Mieux, cette nouvelle religion conférait à l'homme un pouvoir divin sur la nature, lui permettant de faire tout ce qu'il voulait : soigner et éradiquer les maladies, maintenir en vie des morts et même les faire accoucher d'enfants vivants, modifier et perfectionner les races des végétaux, des animaux et même la race humaine elle-même, se déplacer sur terre, sur eau et dans l'air plus vite qu'aucun animal connu et même aller dans l'espace et coloniser d'autres planètes.

La nuisance de l'homme dépasse celle imaginée jadis pour les dieux, il peut instantanément anéantir tout les vivants, rien qu'en poussant sur un bouton. Plus rien dans l'Univers ne peut lui résister. Mishonyi vous racontait des blagues destinées à vous endormir pour vous soumettre à Kapiteyne afin que vous lui abandonniez la Terre et ses richesses.

Il vous trompait en affirmant qu'il existe un monde invisible où il fait bon vivre après la mort, alors que hors de la matière et du monde visible et palpable, Shansa nous apprend que rien ne peut être. C'est le néant absolu. Chacun n'a qu'une seule vie au cours de laquelle il doit se réaliser et profiter des bienfaits de la nature. Et cette vie c'est sur Terre qu'il l'a. Personne n'a donc le droit de la gâcher pour laisser Kapiteyne, ses avatars et ses comparses en profiter seuls !

Nous, les défenseurs de l'homme intégral, sommes devenus, grâce à nos efforts, riches et puissants. Nous pouvons vous donner tout l'armement nécessaire et couvrir tous vos besoins, pour vous permettre de participer victorieusement à cette lutte anti-Kapiteyne et de récupérer ce qui vous revient.

Le Grand-Chef dut s'excuser et suspendre l'audience. Un émissaire venait lui apporter des nouvelles de la région de Moïse, éloignée de la capitale. La fin des festivités de l'Indépendance ne s'était pas passée de manière satisfaisante dans toutes les régions. En certains endroits des gens se plaignaient de ne pas découvrir de différence avec la période antérieure. Ils avaient espéré pouvoir vivre sans devoir travailler, l'Etat se chargeant de leur donner le nécessaire. Et sans en être mandatés, ils avaient commencé à s'approprier les biens des frères de Kapiteyne que ceux-ci avaient abandonnés pour suivre leur frère.

Et des bagarres de soûlards s'en étaient suivies. On signalait ainsi des morts et des blessés. Des réflexes tribalistes renaissaient et il était à craindre que ce mouvement de repli ne débouche sur l'obligation pour chacun de regagner sous peine de mort sa région d'origine, celle de ses ancêtres, et pire, sur l'émiettement du pays. Ceux qui étaient chargés, puisqu'armés de vieux "bâtons-qui-crachent-la-foudre", de maintenir l'ordre et la paix sociale, s'étaient à leur tour mutinés à l'instigation de leurs anciens chefs, frères de Kapiteyne. Ils voulaient des mapuloma leur permettant de devenir à leur tour des chefs et gagner plus d'argent.

En accord avec le Grand-Chef qui avança ce prétexte crédible pour s'éclipser, un long aparté s'ensuivit entre le Grand-Sorcier et Kamina sur les fondements de l'idéal de ce dernier. Kamina exposa le plus clairement possible le dogme de la prééminence de la matière, celui de son exclusivité en tant que réalité et enfin l'indigeste analyse politico-économique qui en découle.

Ne connaissant rien au système économique disséqué et critiqué par son interlocuteur, le Grand Sorcier eut toutes les peines du monde pour saisir les possibles implications pour nous de l'existence ou de la non existence de ce système. Et donc l'impérieuse nécessité de notre engagement dans l'un ou l'autre camp. Dès qu'il en eut fini avec Kamina, le Grand-Sorcier alla rendre compte au Grand-Chef.

Le Grand-Sorcier : C'est encore plus primitif que les élucubrations de Mishonyi. Il ne connaît pas la nature binaire du monde : monde visible et matériel où nous pataugeons, et monde invisible et étheré des esprits et des ancêtres. Pour lui, Il n'y a qu'un seul monde, fait de matière et animé par des forces implacables qui gouvernent son évolution. Tout n'est donc que matière, et une matière qui se suffit à elle-même.

Mieux, il ne connaît pas non plus la nature toute aussi binaire de l'homme, nature faite d'un muvwu spirituel et d'un corps matériel. Pour lui, le muvwu n'existe pas, c'est une élucubration issue du cerveau embrumé et attardé des primitifs comme Mishonyi. L'homme se réduit à son corps fait des mêmes briques matérielles que ceux des animaux et des plantes. Il n'a donc rien de spécial que n'ont pas les plantes et les animaux. Ce n'est qu'un animal mais dont le corps et le psychisme sont plus évolués, mieux structurés. D'où tout se termine avec la mort, la dissolution du corps dans la nature. Donc pas d'ancêtres ni de chaîne des vies reliant chacun à Dieu.

Le Grand-Chef : quelle pauvreté d'esprit ! C'est à vous arracher des larmes !

Le Grand-Sorcier : C'est vraiment l'homme avant la venue de Mikombo-a-Kalowo, l'homme qui ignore et même nie l'existence d'un Dieu créateur, origine et régulateur de toute chose ! Il prétend que tout au début était un point où était concentré de l'énergie et de la matière, puis cela a explosé répandant de la poussière dans tout l'espace.
Le monde a été engendré par des tourbillons dans un nuage de poussières, nuage qui s'est alors effondré sur lui-même pour former les étoiles, le soleil et les planètes dont la Terre. Alors, le Hasard, qui avait rassemblé les poussières en nuage, qui avait provoqué les tourbillons et les effondrements en étoiles et planètes, a imposé à ces dernières des lois d'évolution très strictes, ne souffrant aucune dérogation.
Puis un jour, encore par la grâce du même Hasard, dans une mare d'eau tiède, de la matière s'est combinée à elle-même pour former les différentes sortes de briques vivantes qui constituent nos corps, ceux des animaux et ceux des plantes.
Ensuite, par essai et erreur, ces briques se sont lentement agencées en corps vivants de plantes et d'animaux primitifs qui, petit à petit, se sont ameliorés, conformément aux lois naturelles édictées par le Hasard, pour devenir les différentes espèces d'êtres que nous connaissons, en ce compris l'homme lui-même.
D'où, pas besoin d'un Dieu quelconque pour créer quoi que ce soit. Rien que la matière et ses lois universelles d'évolution.

Le Grand Chef : inouï ! Ne voit-il pas que son Hasard n'est rien d'autre qu'un Dieu édulcoré, un kavidie-vidie ?

Le Grand Sorcier : Je lui ai dit que nos terribles voisins du nord affirmaient la même chose concernant l'homme. Aussi le confondent-ils volontiers avec du gibier et le consomment-ils comme du poulet. J'espère qu'il ne doit pas en être de même dans votre pays. Il a ri à gorge déployée, peut-être parce qu'il n'a pas saisi mon insinuation.
J'ai alors précisé ma pensée en disant que si l'utilisation par l'homme de l'animal comme instrument et comme gibier est licite, pourquoi s'émouvoir, si l'homme, ne différant en rien de l'animal, se voit infliger le même traitement qu'à celui-ci ? Il m'a répondu que tous les hommes étant égaux en droit, personne n'a le droit d'exploiter un autre homme, son égal. Décidément, l'absence d'initiation vraie pour un peuple est source de beaucoup de confusions !

Le Grand Chef : Il y a une chose que je ne comprends pas. Comment avec de l'eau si pourrie plein la tête, comment peuvent-ils mener une vie en société digne de l'homme et progresser matériellement comme ils l'ont fait ?

Le Grand Sorcier : Kamina m'a expliqué que sa société était très hiérarchisée, avec une cascade de chefs et des sous-chefs relayant et appliquant les ordres venant du Sommet. La discipline y est très stricte. A la moindre incartade, l'individu est anéanti. Ils croient en la thérapie par la mort plutôt que par la conversion. Tu n'a pas compris, alors on te tue, ainsi tu comprendras. Il me semble donc que Kapiteyne et ses cousins sont essentiellement des Manji. Leur société ne doit pas être agréable à vivre.

Le Grand Chef : Je me demande si, en définitive, ils n'ont pas raison de se focaliser sur la matière plutôt que sur l'être comme nous, car nous vivons profondément immergés dans la matière. Lorsque le monde était indifférencié et contenait des esprits purs, des mivwu, des incarnés et de la matière brute, se focaliser sur l'être et mépriser la matière pouvait se justifier. Mais maintenant que le monde a été séparé en "monde d'en haut" ou monde des esprits et des mivwu, et "monde d'en bas" ou monde des incarnés et de la matière, et que le commerce entre ces deux mondes a été formellement prohibé, je crois que nous devrions nous focaliser nous aussi comme eux sur la matière, sans pour autant mépriser l'être.
Tu les a vu vivre chez nous et parmi nous, matériellement leur vie n'était elle pas meilleure que la nôtre ? Je me demande si le moment n'est pas venu pour nous de nous mettre sérieusement à leur école pour développer notre monde et en faire le jardin des délices que Dieu a prévu.

Le Grand-Sorcier : Oui mais pas si vite ! De grâce, ne renouvelons pas devant le cousin l'erreur d'appréciation faite devant Kapiteyne. Il est urgent d'apprendre à nous méfier de l'éclat du neuf et des belles paroles, ils cachent toujours un piège mortel. Prenons d'abord le temps d'être nous-mêmes avant de songer à nous métamorphoser. Actuellement, nous ne sommes nulle part. Notre peuple n'est encore qu'une nébuleuse déstructurée au lieu d'un corps cohérent, capable de se mobiliser pour une finalité lointaine. Importez la guerre et tout vole en éclat !

Le Grand-Chef : Où voyez-vous un piège dans ce qu'il dit ? Nous sommes frères en matière de passé récent, mêmes misères des mêmes tuteurs, pourquoi ne le serions nous pas en matière de proche avenir

Le Grand Sorcier : Kamina par ce récit nous apprend beaucoup sur Kapiteyne, son pays, ses frères et leur comportement. Nous savons maintenant que ce sont des Manji croyant dans l'apprentissage par la mort. Ils viennent d'un univers barbare et très dur qui n'est en rien semblable au nôtre. Si nous y entrons à qui ferons nous confiance pour ne pas nous y perdre corps et âme ? être d'abord nous mêmes nous garantirait une position de repli en cas de difficultés imprévues. Patience donc.

Le Grand-Chef : Tout de même, comme il parle bien ! Et comme il est sincère ! Je suis sincèrement tenté de le suivre et de faire de la destruction de Kapiteyne notre objectif prioritaire. Car je ne tiens pas à revoir mon peuple emporté comme esclave vers d'autres cieux. Je suis tenté d'autant plus que tous les frais seront à charge de Kamina. Si cela ne marche pas, nous pourrons toujours nous tourner vers notre vieille connaissance Kapiteyne et je crois qu'il sera très heureux de retrouver en nous l'enfant prodigue dont affectionnait Mishonyi.

Le Grand-Sorcier : Je n'en suis pas aussi sûr que vous. Kapiteyne n'est pas homme à reprendre la femme qui l'a trompé, il est très rancunier, à cause de la magie de l'écrit, qui demeure immuable par delà le temps, et qui empêche l'oubli et le pardon. Son comportement a certes été odieux et inqualifiable, mais n'était-ce pas le prix que nous avions à payer pour devenir ce que nous sommes, une partie intégrante de l'humanité planétaire ?
Dans le monde il n'y a pas de cadeau, il n'y a que des échanges plus ou moins équitables, échange de matière contre de la matière, échange de matière contre la liberté. S'il nous aide à nous venger de Kapiteyne, ce sera en échange de quoi ? N'est-ce pas de notre asservissement ? Non ! Réparons en priorité les dégâts nous causés par l'amitié de Kapiteyne et ne nous mêlons pas, en ordre dispersé, à une dispute lointaine, peut-être juste, mais non vitale pour nous. Nous y perdrions, c'est sûr, la fragile cohérence de notre peuple en gestation.

Un émissaire tout en sueur vint annoncer au Grand-Chef et au Grand-Sorcier les dernières nouvelles des régions minières du Sud. La plus importante, sous prétexte de rétablir l'ordre après les excès des festivités de l'Indépendance, Moïse venait de déclarer la sécession de décider l'expulsion des nationaux originaires d'autres régions, de donner la nationalité aux cousins de Kapiteyne qui prétendaient aimer cette région et sa population, d'organiser une armée locale comprenant ces Manji et enfin d'émettre sa propre monnaie en remplacement de la nationale.
D'autres régions étaient visiblement tentée de suivre ce désastreux exemple. De partout, s'élevait des cris, demandant la destitution du Grand-Chef et le retour de Kapiteyne.

Le Grand-Sorcier : C'est ce que je redoutais le plus, Kapiteyne et Mishonyi étaient trop gentils le jour de leur départ chez eux, c'était comme s'ils étaient soulagés d'être débarrassé d'une masse lourde à traîner, mais en réalité ils n'avaient pas renoncé à leur statut de bamene-nsala ici, qui leur autorisait à assouvir tous leurs désirs. Nous avons donc affaire à un de leurs coups pour nous amener à nous entretuer et montrer la nécessité de leur présence. Il faut voir si l'amitié de Kaminapeut servir à quelque chose de bien, ne fut-ce que nous permettre d'amorcer une négociation avec Kapiteyne sans être en état de très grande infériorité.


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