Notre humanité et notre force ont toujours résidé dans l'analyse des forces en action dans les complexes situations que nous traversons et dans la recherche consciente des solutions qui préservent et l'intégrité de notre identité et notre devenir.

Depuis quelques dizaines d'années, notre monde, celui qui fut forgé par nos ancêtres, Ilunga-Mbidi, Nkongolo-Mwamba, Kalaala-Ilunga et Ilunga Kibinda, a été bouleversé par l'irruption d'autres manières de percevoir le monde et de nous y situer, d'autres manières d'évaluer l'importance des choses et la finalité de la vie sur Terre.

Il en est résulté que souvent, telles des personnes saoules, à peine conscientes de leur environnement, nous nous sommes retrouvés incapables de maîtriser notre devenir, au point d'approuver comme moindre mal le démantèlement systématique de notre civilisation, de nos coutumes et de l'organisation sociale, politique, économique et culturelle héritée des ancêtres, toutes choses que nous avions pourtant pour mission de perfectionner et de préserver pour notre mieux être.

Maintenant que le monde est en train de se restructurer, il nous a semblé utile de jeter un froid regard sur le passé récent qui a engendré notre dramatique présent, un regard selon les techniques d'analyse qu'utilisaient nos ancêtres pour décrypter une situation très complexe. En effet, nos ancêtres distinguaient soigneusement l'apparence perçue, le corps ou réalité secondaire et l'être, le muvwu ou réalité primordiale qui, de l'intérieur, manipulait cette apparence et agissait donc, à travers cette dernière, conformément à sa propre nature.

Autrement dit, dans toute situation, on doit déterminer la nature réelle des différentes forces en action, mieux la nature exacte des entités agissantes, en analysant leur comportement sur une très longue période, couvrant le passé et l'avenir. Car l'entité agissante vit hors du temps et ce qu'il a fait hier, il le refait maintenant et le refera demain. Son action doit donc s'envisager, non pas selon le découpage temporel européen "passé présent futur", mais en la plaçant dans le "présent perpétuel" de la grammaire luba qui fait coexister hier, aujourd'hui et demain. Alors tout, le début, l'action elle-même et ses conséquences, semble se dérouler en même temps.

Pour faciliter la compréhension, donnons les quelques clefs suivantes :

1- Kapiteyne représente les forces monothéistes, qui émaneraient d'Akhenaton, qui estiment avoir seules le droit à la vie, au bonheur, à la domination et la fixation du devenir de l'humanité. A un certain moment, Kapiteyne s'est matérialisé sous forme de génocideur négrier qui faillit vider l'Amérique de ses amérindiens et l'Afrique de ses noirs. A un autre moment, sous forme de colonialiste disposant des pays, de leurs richesses et populations, en propriétaire exclusif. A un autre, sous forme de partisan convaincu du nazisme ou de l'apartheid qui ne voit dans l'homme qu'un super-animal, habile mais sans droits humains. Enfin, c'est comme ferme soutien de nos dictateurs, coauteur et donc co-responsable de leurs sinistres exploits, qu'il agit.

2- Le grand chef est le représentant du pouvoir légitime émané du peuple selon la procédure traditionnelle et dont la légitimité est reconnue par ce dernier. Hier, c'était le chef-coutumier, roi ou empereur, issu de la Tradition et régnant selon les principes qui ont créé l'organisation socio-politique du pays. Pendant la colonisation, ce fut souvent le chef médaillé, créature qui n'existait que par le bon vouloir et l'intérêt du colonisateur et imposé selon sa procédure à lui. Aujourd'hui, c'est le Président de la République et son gouvernement, des représentants d'un pouvoir qui n'a souvent de national qu'une vague présomption. Et demain ce sera le pouvoir national émané de la volonté du peuple et reconnu par lui comme légitime.

3- Le grand sorcier est la fraction pensante du peuple, celle qui réfléchit, analyse et trouve des solutions aux problèmes qui se posent et qui, parfois, force le pouvoir politique à se restructurer pour être plus conforme à sa légitimité. Hier, c'étaient les grands initiés, détenteurs de la Tradition et maîtres du devenir de leur peuple. Pendant la colonisation, période de clandestinité, ce furent les évolués, "des instruits singeant leur maître, le colonisateur". Et demain, ce seront de nouvelles élites, instruites de la science du colonisateur mais ayant renoué avec la Tradition et sa civilisation, donc en phase avec leur peuple, et à qui il sera donné de faire éclore un siècle africain des lumières.

4- Mishonyi (abréviation de missionnaire chrétien) représente indifféremment les prêtres et pasteurs des églises chrétiennes, sans autres distinctions. En effet, c'est la vision du monde monothéiste d'Akhenaton, en opposition totale et en lutte contre la Tradition locale, qui est la force en jeu et non telle église ou secte chrétienne. Il faut savoir que la Tradition et ses croyances, la Coutume et son organisation socio-politico-économico-culturelle, et la langue et la vision du monde qu'elle recèle, se tiennent et forment un tout cohérent qui s'écroule dès qu'on modifie l'un des éléments. L'irruption du Christianisme est ainsi donc une menace de mort pour toute la culture locale qui ne peut ni coexister avec lui ni se remettre de ce contact.

5- Kamina (de kumina = avaler, assimiler), représente "l'utopie socialisto-communiste" se posant en nouvelle civilisation, opposée à celle générée par le système libéral - capitaliste des "adorateurs du Dieu-Dollar", qui donne la prééminence à l'avoir sur l'être. Kamina a cru en l'identité de son système des valeurs avec le solidarisme africain, alors qu'il n'y avait que simple convergence. Aussi la désillusion, lorsqu'il s'avéra que son système ne prenait pas en Afrique fut amère pour les deux partis.

6- Kopela-l'Humanitaire -casqué représente la coopération dite humanitaire moderne, chargée de mettre un baume sur les morsures de Kapiteyne, afin de faire patienter des populations placées dans des voies sans autre issue que la mort. C'est le sourire du bourreau à sa victime, avant son exécution, sourire qui doit justifier et légitimer tout le reste, par son désintéressement et ses bienfaits supposés. Comme hier, la miche de pain jetée par l'épouse d'un négrier à un esclave à bout de force, justifiait et légitimait, par la beauté du geste, la traite des nègres.
C'est le caractère illusoire et dangereux pour les assistés qui est ici mis en lumière. Hier, Kopela l'humanitaire était les oeuvres missionnaires pour lesquelles bien de braves gens se sont ruinés en Europe. Aujourd'hui, ce sont des légionnaires enterrant les cholériques du Rwanda ou distribuant la soupe populaire, dans des camps de réfugies, à des paysans dont la récolte pourrit sur pied dans leurs champs, ce sont aussi de braves humanistes fournissant de l'armement à l'un et l'autre parti à un conflit, sous prétexte d'aider le plus faible à se défendre, mais en fait pour faire perdurer l'état de guerre. Et demain, Dieu Seul sait comment se matérialisera Kopela - l'humanitaire.

7- Le Sorcier-Suprême représente cette force morale qui hier béatifiait les conquistadores et damnait les amérindiens, réputés sans âme, hier encore aidait les génocideurs nazis et hutus à échapper à leur juste châtiment tout en refusant une patrie aux rescapés de la Shoah. C'est aussi cette force morale qui, à Valladolid, suggéra la traite des nègres pour alléger la pression du génocide sur les amérindiens, qui en reconnaissant la Croatie a précipité la Yougoslavie en enfer, qui a été seule au monde à reconnaître les dictateurs haïtiens et qui chez nous a usé de toute son influence morale pour restaurer la dictature et ses pratiques, cette force qui se pose enfin en unique expression de la volonté divine, dont les voies sont bien sûr impénétrables.

Car, ni dans la Bible juive, ni dans les Evangiles chrétiens, ni dans le Coran musulman, qui sont tous la parole divine adressée à des mentalités différentes, il n'est nulle part affirmé le droit moral de réduire en esclavage des nègres ni d'exploiter à mort l'homme. Et pourtant il se trouve de pieuses personnes pour vivre de ces pratiques. En elles agit donc non plus la Parole de Dieu mais l'Esprit du Sorcier Suprême, dont question ici.

8- Enfin, Calamity-Jos (de kabutu = un désastre, en ciluba) représente l'efficace et moderne dictateur africain, grand chouchou de "la vertueuse communauté internationale" dont il incarne les vœux en ce qui concerne le devenir de nos peuples. Avant-hier, Calamity-Jos était le chef local relayant le négrier dans la chasse au nègre. Hier, c'était l'évolué prêt à tout cautionner pourvu qu'il en tire un profit personnel. Aujourd'hui c'est le dictateur "aux mille cadavres dans le placard " et aux milliards de dollars dans un coffre hors pays. Demain, ce sera un mauvais souvenir à ne pas oublier, comme l'est celui du grand méchant loup dans la campagne européenne.


Signalons enfin que l'Histoire n'est qu'un éternel recommencement des mêmes scènes, nouvelles pour ceux qui n'ont aucune mémoire ni aucune curiosité pour s'informer. Espérons que muni de ces clefs, ce naïf regard ne vous paraîtra pas aussi étrange qu'on s'y attendrait. Aussi j'ose vous souhaiter bonne lecture.

Paris, 1994-95 , Ntite-MUKENDI wa Kaninda.

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