"Dans le cas du Congo, l'équilibre interne ne pourra être atteint que lorsque les dynamiques selon lesquelles les différentes tribus congolaises ont évolué, seront infléchies dans le sens de la dynamique générale du développement du pays, en d'autres termes, lorsque la force que représente le tribalisme, sera correctement mise au service de la nation. "

Jacques : Moi, je ne crois pas qu'il faille chercher midi à quatorze heures, la fable est en elle même très claire, elle ne demande qu'une substitution de noms pour être dévoilée avec précision.

Ainsi parlait Jacques, un prisonnier comme nous, modeste agent de l'administration de son état. Jacques avait été dans l'Est au moment de la rébellion, comme administrateur de territoire. Lorsque vint la rébellion, il ne put s'enfuir à temps pour rejoindre Kinshasa surtout avec une femme et quatre enfants. Aussi resta-t-il en poste pendant tout ce temps. Ses relations avec la population étant excellentes, celle-ci s'arrangea pour lui assurer protection et approvisionnement d'autant plus facilement que sa région n'étant pas au centre de la tourmente, personne ne songeait à venir lui chercher misère. Cela dura aussi longtemps que la rébellion, mais lorsque arrivèrent les premières troupes congolaises, Jacques eut à regretter de n'être pas mort. Il fut arrêté sous l'inculpation de collaboration avec la rébellion, collaboration qui était démontrée par le fait qu'il était encore en vie alors que les fidèles de Kinshasa avaient pratiquement tous été tués. Il fut, avec sa famille, ramené à Kinshasa en subissant le même sort que les rebelles qui étaient dans son escorte alors que sa femme passait d'un officier à l'autre... Il en était plus que dégoûté et en venait à regretter de n'avoir pas réellement été rebelle, de ne s'être pas enfui en emportant la caisse et d'avoir fait confiance aux bonzes de Kinshasa. Il attendait donc que l'on reconnaisse un jour au moins son innocence et qu'on le libère, surtout comme quatre mois étaient déjà passés.

Moi :"Comment l'opérez-vous cette substitution ? "

Jacques : Pour moi, le premier homme n'est personne d'autre que Patrice Emery Lumumba lui-même, qui prêchait l'avènement d'un monde meilleur mais qui n'a pas su se méfier de certains serpents qu'il couvait dans son généreux sein. Il s'est mépris sur leur compte, sur leur nationalisme et sur leur volonté de participer à l'établissement de l'Harmonie ou Indépendance véritable. Aussi l'a-t-il payé par sa vie, victime de son idéalisme, et nous continuons à payer pour lui, nous ses petits, nous qui avions eu confiance en lui et qui l'avions suivi jusqu'au bout. "

Moi :"Comment, vous êtes nationaliste ? "

Jacques :"Bien sûr que oui et c'est d'ailleurs à cause de cela que j'ai pu être nommé administrateur de Territoire du temps où Gbenye était ministre de l'Intérieur, mais cela ne signifie pas que je sois rebelle, je n'ai pas voulu avoir affaire à eux et comme ils me laissaient tranquille, je ne m'occupais pas d'eux. "

Moi : "Continuez, je vous en prie. "

Jacques : "Après Lumumba, c'est l'anarchie pendant laquelle Mbomboko et ses commissaires généraux, Iléo et son gouvernement qui ne régnait pas, Adula et ses provincettes, ont essayé d'arrêter la chute et l'anarchie, mais en vain. Tout se dissolvait, le chaos prenait de l'ampleur sous la forme de la rébellion, si bien que même les " binza -boys " durent s'inquiéter, eux dont les milliards permettent pourtant de vivre brillamment n'importe où dans l'Univers. Ils eurent peur que la désagrégation du Congo ne puisse conduire à une catastrophe d'une ampleur inimaginable. Et pourtant tout ce chaos et ces malheurs, ce sont eux qui les ont provoqués par leurs sordides manœuvres, ils ont eu peur et sont allés jusqu'à faire appel à leur grand ennemi Moïse Tshombé .

Moïse Tshombé est l'équivalent du Lion. Il parle le langage de la guerre, le langage de la force physique, la seule langue qu'il puisse d'ailleurs parler, parce que dès qu'il aura débité tout son texte en cette langue, moi, je prévois qu'il sera liquidé du pouvoir si pas liquidé physiquement. Sa liquidation tiendra à deux cartes principales, d'une part l'animosité et les manœuvres des binza-boys qui excellent dans la destruction plus que dans la construction, et d'autre part, son action contre les nationalistes, par son intensité même, lui donnera un choc en retour tel qu'il ne pourra jamais tenir le pouvoir fermement.

Je crois à la liquidation de Moïse, simplement en analysant l'évolution de la situation actuelle. L'éclosion des enlèvements dictés par des raisons politiques, perpétrés en plein jour à Kinshasa et par des officiels, auxquels nous assistons, est un signe qui montre que les deux clans sont allés trop loin et que bientôt ce sera la bataille rangée. Or, ne l'oublions pas, Tshombé, malgré sa popularité, est un étranger à Kinshasa, il n'est pas habitué aux manœuvres des Kinois et cela est un handicap sérieux pour lui. Aussi si les choses évoluent comme je le vois, nous allons vers la chute de Tshombé et, connaissant les binza-boys, nous assisterons peut-être à son assassinat.
Après le chute de Tshombé, ce ne sera pas l'Homme, le nationalisme qui prendra le pouvoir bien que le départ de son plus puissant ennemi puisse faire penser à une telle éventualité, l'Homme est trop faible et pratiquement mourant, il est donc objectivement incapable d'assumer le pouvoir juste après la chute du Lion. C'est un Léopard qui prendra alors le pouvoir, une force autre que le tshombisme ou le nationalisme. "

Moi : "Quoi par exemple? "

Jacques :"Le mieux est d'attendre et de voir, mais on peut supputer l'avenir avec les indices en notre possession. Tshombé liquidé, le nationalisme mourant, à mon avis il n'y a plus que le groupe de Binza pour assumer le pouvoir. Toute autre personne ne sera jamais assez forte par elle-même pour résister au prestige de Tshombé, lequel prestige est très grand. Aussi le groupe de Binza se verra obligé non plus d'utiliser un paravent manipulé de loin mais de passer lui-même au premier plan, d'assumer lui-même le pouvoir. C'est d'autant plus vrai que personne actuellement n'est capable de tenir un Congo dans lequel se promènent armés les gendarmes katangais et les mercenaires engagés et travaillant pour Tshombé. Seul le groupe de Binza, qui peut compter sur l'appui des puissances étrangères et d'une A.N.C. bien que figurative, peut tenter une telle aventure. Et je crois qu'il le fera.

Et comme le problème semble être avant tout un problème dans lequel les forces militaires ont un rôle important à jouer, je crois que c'est Mobutu , dans le groupe de Binza, qui passera au premier plan, parce qu'en tant que Commandant en Chef de l'A.N.C., il peut compter sur l'appui de celle-ci, la discipline militaire jouant. Et Mobutu, sera le Léopard, la perversion de l'intelligence trop soumise à la force bestiale.

Si cette prédiction se réalise, et que la paix revienne, la traîtrise et la mauvaise foi seront les deux principes directeurs du gouvernement. Le peuple regrettera d'être congolais, il souhaitera le retour de Tshombé si pas purement et simplement celui de la colonisation Belge, il y aura des assassinats à peine déguisés, une misère des plus noires et devant cette misère, des dépenses somptuaires d'une rare importance; c'est-à-dire du bluff, des trucs pour épater mais qui ne touchent pas le fond du problème. "

Moi :"Comment pouvez-vous dire des choses comme ça? Moi je connais certains membres du groupe de Binza, tel Mobutu , Bomboko et Nendaka , je leur trouve une certaine intelligence et même un certain souci du bien national... "

Jacques :"C'est ce que les gens retiennent des relations furtives qu'ils ont eu avec eux, mais moi, j'ai eu l'occasion de les connaître de près et croyez-moi, ils sont pires que tout ce que vous pouvez imaginer. Un groupe d'hommes qui recourt aux enlèvements suivis d'assassinats de quiconque leur déplaît et dont la solidarité ne réside que dans le fait d'avoir assassiné ensemble des gens. Un tel groupe à la tête d'un pays, quelle catastrophe cela peut-il représenter? Vous connaissez vous-même les V.W. noires et rouges qu'utilisaient les enleveurs. Eh bien, un jour, j'ai faillis faire dans ma culotte en rencontrant une de ces V.W. chez Nendaka à Djelo Binza , alors qu'officiellement les autorités, dont Nendaka, l'administrateur en chef de l'assureté, (avec a privatif s'il vous plaît), prétendaient les rechercher. N'avez-vous jamais causé avec les pêcheurs qui se trouvent en aval de Binza sur le fleuve? Non? Demandez leur le nombre de cadavres qu'ils ont vus rejetés sur les berges, et horriblement mutilés. Eh bien, c'est incroyable, ils en trouvaient chaque jour avant la rébellion.

Vous connaissez l'histoire de Tshimanga Antoine, le garçon qui a été enlevé à Lemba, par des inconnus. Il a été amené à Binza, là un officier, qui dit-on a été "suicidé" par après, l'a envoyé à l'hôpital des Congolais où il a été réenlevé, malgré les soldats qui montaient la garde. Ceux-ci ont d'ailleurs été emprisonnés pour s'être opposés au réenlévement et avoir attiré l'attention d'autres malades. Eh bien, le pauvre Thimanga a dû assister au viol de sa femme par tous ses bourreaux et après, on lui a crevé les yeux, on l'a mutilé et abattu. On ne sait pas où est son corps. Un des bourreaux m'avait assuré par après que c'était sur ordre des binza-boys qu'il avait dû appliquer une théorie aussi forte à ce brave gosse, qui n'avait rien fait d'autre que de soutenir la cause du nationalisme...

Non, mon cher, avec ces brigands, ce sera pire que tout ce qui peut être imaginé... "

Moi : "Et après le Léopard, il y a un serpent? Qui est-il celui là? "

Jacques :"C'est Nendaka en personne, l'exécuteur des grandes œuvres du groupe de Binza. Nendaka est d'une ambition monstrueuse, qui le poussera même à sacrifier ses amis pour régner. D'ailleurs, il ne le cache pas, il affirme qu'il sera le patron du Congo, ne fut-ce qu'un jour et que rien ne l'arrêtera. Je crois que c'est le seul qui soit capable du forfait du Serpent et qu'il le réalisera.
Je dis Nendaka, parce que le successeur du Léopard est un intime du Léopard et que parmi les intimes du Léopard, il n'y a que le pauvre Justin Marie Mbomboko et Nendaka. Justin Marie Mbomboko est une prostituée prête à se donner à n'importe quel patron pour garder son poste. Ce n'est pas lui qui pourra s'imposer comme patron, d'autant plus que son expérience de commissaire général a montré ses faiblesses, celles d'être incapable de se faire considérer comme premier-ministrable. Reste donc Nendaka et l'individu est suffisamment sinistre que pour assumer avec allégresse le rôle historique du Serpent.

Vous qui avez toujours été à Kinshasa, vous ne savez que ce que représente l'actuel administrateur en Chef de la Sûreté. Nous qui venons de la province orientale, nous savons que seul, son regard signifie la mort. Et que des gens sont morts sur simple battement de ses paupières. Dans la Province Orientale, les gens le savent et son avènement signifiera la révolte sanglante, l'émeute désespérée déclenchée par désespoir. Chaque fois que j'avais l'honneur d'être invité chez lui pour quelle que raison que ce soit, je prenais le soin d'avertir toute ma famille comme si j'allais à l'échafaud. Avez-vous jamais constaté qu'il ne fixe jamais les gens en face? Le regard de l'homme semble le blesser, lui faire mal et il le fuit, c'est qu'il voit les milliers de regards des mourants chargés de haine qu'il a personnellement exécuté ou fait exécuter et c'est ce qui lui fait mal, qui le force à détourner la tête... "

Moi : "Et après? "

Jacques : "Après la révolution, il y aura des chefs plus soucieux de l'intérêt du pays, plus humains et qui feront régner l'harmonie, l'indépendance réelle. "

Moi : "J'ai de la peine à croire ce que vous me dites là, tellement c'est effroyable. Croyez-vous que c'est bien que tout ça arrive? Quand est-ce que les misères du Congo vont se terminer? "

Jacques : "Je crains que cela ne soit inévitable tant que se trouvera au pouvoir la classe des évolués, ces gens que Patrice Emery appelait les P.N.P. Les "penepene na mundele" les fantoches, car avec une telle élite dirigeante, nous ne pouvons que voir sacrifier et le peuple, et tout ce qui a une quelconque valeur dans le pays. Il faut d'abord liquider cette classe d'évolués avant de songer à souhaiter un pays viable où les gens peuvent se développer complètement. Que cela prenne deux, dix ou vingt ans, cela n'a aucune importance, car qu'est-ce que vingt ans dans la vie d'un pays? Combien de temps a-t-il fallu aux U.S.A. pour devenir un pays stable et prospère? Et pourquoi vouloir que chez nous la gestation se fasse en quelques années? Serions-nous exceptionnellement plus intelligents que les yankees? Non, je ne crois pas. Ce qu'il faut pour le Congo, c'est la disparition de la classe des évolués, ensuite nous pourrons escompter une évolution normale du pays, une évolution qui pourrait nous conduire sur la voie du développement et du progrès. "

Moi : "Oui, mais cela est une autre question. Comment se fait-il que vous ne soyez pas, en tant que nationaliste, très féroce vis-à-vis de Tshombé. Vous semblez le ménager alors que vous êtes impitoyable envers le groupe de Binza. Il y a là une contradiction, ne trouvez-vous pas? "

Jacques : "Oui, peut-être qu'il y a une contradiction apparente, toutefois... Moi franchement, je n'en vois pas fondamentalement, en tous cas. "

Moi : "Comment ça? "

Jacques : "Ce sera long à vous exposer et même difficile car cela comporte une façon nouvelle de voir notre pays. En effet, moi je pars de l'histoire du Congo et j'essaye de l'extrapoler pour y voir clair, surtout dans l'avenir. Parce que, vous en conviendrez facilement avec moi, l'histoire d'un peuple ne peut pas s'arrêter un jour et s'effacer pour repartir à zéro. Ce serait folie que de le croire. En fait, le passé exerce une certaine pression sur le présent et conditionne un peu le futur. Il a sa logique qui a son importance pour la compréhension du présent et du futur. Aussi, moi, je me suis intéressé au passé pour mieux connaître et mon peuple et sa manière d'évoluer, c'est-à-dire de s'adapter aux changements du monde... "

Moi : "J'aimerai beaucoup, surtout que votre interprétation est terminée, que vous m'en parliez un peu plus longuement. "

Jacques : "Lorsqu'on s'intéresse à l'histoire du Congo, on constate trois régions bien distinctes d'après les civilisations qui y régnaient: il y a la savane sud qui va du Katanga à l'Océan Atlantique, zone de royaumes et empires (royaume du Congo, royaume Bushong, empire Luba et empire Lunda); il y a la région est qui va du Maniema-Kivu aux Uèles, dans laquelle il semble qu'il y a eu des chefferies suffisamment importantes que pour être assimilées à des royaumes. Région de pasteurs et d'agriculteurs et aussi région de tribus organisées en armées comme chez les Wagenia et les Azandes. Enfin il y a la forêt, dans laquelle végétait la civilisation paléonigritique, d'après Baumann et Westerman.

Cette division en trois régions bien distinctes se répercute même dans notre situation actuelle: les sécessions ont eu lieu dans le sud, Katanga et Kasaï, la rébellion et les remous nationalistes sont le lot de l'est, tandis que l'Ouest, c'est-à-dire la forêt et le Bas-Congo qui s'y rattache à cause du fleuve, voie de communication, s'est caractérisé par le fait de fournir les 90% de nos ministres et présidents et une fidélité à toute épreuve vis-à-vis de Kinshasa.
C'est là un indice de l'intérêt que présente l'étude de notre passé.
En fait d'histoire du passé, je n'ai en réalité étudié que l'histoire du Bupemba, la région qui couvre le Kasaï et le Katanga, et cela de l'an six cents jusqu'à l'an mil-neuf-cent-soixante. Et croyez moi, c'est fort instructif. "

Moi : "Vous pouvez remonter l'histoire du Bupemba jusqu'en l'an six cents? "

Jacques : "Eh oui c'est possible, on peut retracer l'histoire jusqu'à cette période surtout depuis que le fameux village de Sanga-a-Lubanga a été découvert et qu'on y a trouvé des indices montrant qu'il existait vers l'an 600. Mais bien sûr, il faut s'entendre sur ce qu'on entend par retracer l'histoire. S'il s'agit de retrouver les noms des batailles, des querelles de palais ou même des chefs qui se sont succédés, on ne peut au maximum remonter que jusqu'en 1500 environ, mais s'il s'agit de retrouver le courant d'idées dominantes et leur marque sur la société nationale, on peut remonter jusqu'en 600. Et en réalité, une histoire du passé, c'est bien sûr les querelles et les rois, mais en vérité, l'histoire, la vraie, celle qui peut enseigner quelque chose, c'est l'histoire de l'évolution de la société et des concepts qui la régissent. "

Moi : "D'accord. "

Jacques : "L'Histoire avant 1500 a été consignée dans un certain nombre de mythes qui malheureusement ne donnent pas une chronologie, mais se contentent de décrire ce qui a été et en donnent les choses les plus importantes. Ceci n'est pas particulier à l'Afrique. L'Iliade et l'Odyssée, ainsi que la ville de Troie ont été tenus longtemps pour des mythes, jusqu'au moment où Troie fut découvert suite à des fouilles. Les mythes auxquels je fais appel ont un début de confirmation historique, grâce aux fouilles faites à Sanga-a-Lubanga et qui ont montré que ce village, dont il est question, a réellement existé et même qu'il aurait existé aux environs des années 600 et 800. Cela étant dit, retraçons l'histoire de la civilisation du Bupemba.

Vers l'an 600, un groupe d'hommes, de race nègre, arrivent dans la région du lac Upemba. Ils venaient du bassin du Zambèze où florissaient plusieurs civilisations, dont celle du Zimbabwe, et qui était en contact avec l'Océan Indien et par de là cet Océan, avec l'Inde et la Chine.

Ce groupe d'hommes à la civilisation nettement supérieure à celle de la population bantoue pygmée et pygmoïde de la région est parvenu assez facilement à s'implanter dans la région. D'autant plus facilement que les indigènes sont des cueilleurs-ramasseurs-chasseurs qui, migrant continuellement, ne sont pas particulièrement attachés à la terre. Les cueilleurs-ramasseurs-chasseurs sont matriarcaux et c'est normal, puisque l'homme étant parti la plus grande partie du temps, les enfants et les affaires du ménage sont tenus dans les villages précaires et mouvants de ces populations, par les épouses. Et même, ce matriarcat va jusqu'à la succession par la femme et au règne des femmes.
Le noyau nègre est plutôt de tendance patriarcal, étant une population d'agriculteurs, de forgerons et de commerçants c'est-à-dire des sédentaires. Mais petit à petit des mélanges entre les deux populations ont lieu et le noyau s'agrandit, la région devient riche et prospère. Un commerce fructueux s'établit entre le lac Upemba et la vallée du Zambèze, commerce qui n'apporte pas seulement des marchandises, mais qui fournit aussi des nouvelles techniques et des nouvelles idées.

C'est ainsi que, né dans le noyau du bupemba aux bords du Lac Upemba, Tshama, un riche commerçant de la région, qui avait fait plus d'un voyage dans le berceau zambezien, se mit à enseigner une religion à lui, une religion d'un dieu unique, Maweeja, supérieur à tous les mvidies (esprits) adorés jusqu'alors, de qui tout procède et à qui tout retourne. Ce Dieu Maweeja, qui est dans les nuages, et que l'on compare volontiers au Soleil, est un Dieu personnel, pour qui il ne peut y avoir de culte collectif, sauf au niveau de la famille. On l'atteint facilement par le canal des ancêtres qui sont rentrés chez lui.

Tshama, grâce à sa richesse, parvint assez vite à constituer une caste de prêtres sorciers, caste en relation étroite avec la forge et le travail des métaux, qui prit avec le temps de plus en plus d'importance sociale. Le dieu enseigné par Tshama, fut dénommé Maweeja, Mulopo (Seigneur de) wa Tshama, comme on dit actuellement Zambi wa Mumpele ou Zambi wa Mishoni, Dieu des Mon-pères (catholiques) ou Dieu des protestants. Et c'est pourquoi, dans toute prière adressée à Dieu, on cite Dieu comme étant Maweeja-a-Nangila Mulopo wa Tshama (Dieu du ciel, Seigneur de Tshama).

La région se développant, les prêtres prenant de plus en plus d'importance, vers 800, un certain Bende, homme riche et qui avait des fortes attaches avec le commerce et la forge, parvint à s'imposer et se fit même proclamer roi, grâce au concours de sorciers qui voyaient en son avènement la concrétisation sur Terre de l'ordre qui régnait dans le Ciel. Bende pratiqua un centralisme social inouï. Il s'arrogea tous les droits sur les habitants et sur les choses, se prenant réellement pour Maweeja sur Terre. C'est ainsi qu'il imposa à tout le monde que: " Si vous parlez ou désignez quelque chose qui ne vous appartient pas, vous devez le désigner comme appartenant à Bende.". Ainsi, un enfant qui n'est pas à vous sera dit Mwana wa Bende, fils de Bende, un animal sera nyama wa Bende, un animal de Bende... "

Moi : "Là, je vous arrête, car lorsqu'on dit mwana-a-bende, on veut seulement désigner un enfant d'autrui, qui n'est pas à soi, est-ce-que vous êtes en train d'extrapoler d'une particularité du langage plus qu'il n'y a à y voir? "

Jacques : "Non, ce n'est pas une simple particularité de langage, c'est la traduction d'une réalité plus profonde. Ainsi, du temps de la colonisation, les gens ne disaient-ils pas volontiers mwana wa mbulamatadi, enfant de l'Etat, pour désigner un enfant qui n'est pas à eux? C'est que "Autrui" représente une entité qui en fait correspond à la notion de l'autorité politico-sociale. Une deuxième raison provient de ce qui s'est passé après la mort de Bende et qu'on relate dans le mythe de Bende et Maweeja. Nous y viendrons après.

L'action de Bende fut donc d'imprimer sur la société humaine l'organisation supposée de la société céleste, Bende correspondant à Maweeja. C'est Bende qui établit la notion de royauté, notion rattachée au culte de Maweeja, au culte du sang et à la classification sociale suivant le sang, suivant les métiers et suivant l'âge. Toutes choses dont nous avons hérité jusqu'à ce jour.

Après la mort de Bende, ce fut la pagaille, aucune personnalité ne fut capable d'assumer sa succession en tous points de vue. Il y eut alors une révolte des prêtres qui voulurent restaurer le culte primitif de Maweeja en supprimant son interprétation sociale à la manière de Bende. En d'autres mots, les prêtres s'élevèrent contre l'institution d'un pouvoir politique qui en fait diminuait le leur. Il y eut de vraies batailles et des palabres interminables pour savoir lequel des deux, de Bende et de Maweeja, avait le pas sur l'autre, en d'autres mots, entre les gouverneurs civils ( censés descendre de Bende) et les prêtres ( censés descendre de Tshama), qui avait préséance par rapport à l'autre. Cette querelle dura en fait jusqu'en 1500 lors de l'avènement de Kongolo-Mwamba.

Toute cette querelle a été relatée par le mythe de Maweeja se disputant le gouvernement du monde avec Bende. Pour se départager, ils interrogèrent les hommes qui attribuèrent tout ce qui existe à Bende, (toutes les relations sociales sont dominées par Bende), mais l'homme en son for intérieur ne reconnait que Maweeja comme origine et comme fin de toute chose, le dernier recours pour tout. C'est la solution qui sera donnée du temps de Kongolo-Mwamba à cet épineux problème soit 700 ans après la mort de Bende.

Entre Bende et Kongolo-Mwamba, toute l'histoire se résume en luttes pour imposer soit la prééminence de Bende, des rois humains, soit celle de Maweeja ou prééminence des prêtres sorciers. Et tous les chefs de cette période essayèrent chacun à leur manière de résoudre le problème en soutenant la solution de Bende.

Le premier dont la mémoire soit arrivée jusqu'à nous est Mikombe wa Kalewu (Mikombe fils de Kalewu) qui se faisait surnommer du titre blasphématoire de " nkay'ende mudifuke" (qui s'est créé lui même) et dont toute la vie fut une lutte incessante contre Maweeja dont souvent il parvint à déjouer les intrigues en s'appuyant sur tous les êtres créés. En plus clair, Mikombe essaya de réitérer l'exploit de Bende, se poser en identification de Maweeja sur Terre, à qui d'ailleurs il ne reconnaissait même pas le plaisir de l'avoir créé, et comme Bende, il prit à son service tous les êtres. Ses luttes étaient en fait des luttes contre les prêtres de Maweeja, les descendants de Tshama.

Mikombe et son épopée se situent aux environs de l'an mil. Vers l'an 1200, après cinq à dix générations de disputes entre les Maweejistes et les Bendistes, des chasseurs kunda s'emparèrent de Sanga et y firent introniser un des leurs roi. Très vite, ils s'aperçurent de l'intérêt politique que représentait cette fameuse palabre et du bénéfice qu'ils pourraient en tirer en appuyant la thèse de la primauté de Bende. Ils le firent donc mais avec une telle vigueur que le noyau lui-même explosa renvoyant dans toutes les directions des groupes de personnes dénommées bapemba ou originaires du Bupemba. Cette explosion est relatée dans le mythe de Nsanga-a-Lubanga

Nsanga-a-Lubanga est un village très très important où le chef décida un jour de construire une tour en chêne pour monter jusque chez Maweeja et le battre. Mais celui-ci se vengea en faisant s'écrouler la tour et en dispersant tous les habitants aux quatres coins de la terre. Ce mythe est similaire à celui de la tour de Babel, mais le plus surprenant, d'une part, est que la localisation de Sanga faite par le tradition a permis à des archéologues de découvrir un site qui fut habité il y a des siècles et des siècles. D'autre part, les populations situées tout autour du lac Upemba s'appellent soit bapemba, ( comme les lulua et les baluba du Kasaï), soit balubahemba dans la Maniema, soit bahembe et babemba le long du lac Tanganika et de la Luapula. Une telle disposition autour du lac Upemba montre que mon interprétation, qui est aussi celle de la tradition concernant l'échec de la dernière tentative bendiste et la dispersion des bapemba, trouve ainsi quelques appuis que je crois solides.

Ici, se termine la première partie de l'Histoire, partie consacrée principalement au mythes historiques. Car après la dispersion, c'est la désolation complète, il n'y a pas de noyau solide qui puisse jouer le rôle de centre de gravité de la région.

Vers 1500, Kongolo-Mwamba, venant du Nord-ouest, où il a sûrement communié à la civilisation pemba par les vagues qui s'éloignaient du noyau éclaté, pénètre dans le Bupemba central et nourrit l'espoir de pouvoir reconstruire l'ancien empire pemba. Et pour ce, il se lança en des nombreuses tractations avec les sorciers-prêtres pour les railler à lui. Mais, il échoue pitoyablement et ne parvint qu'à obtenir un prénom peu flatteur: "muluba", le palabreur, . Devant son échec, il se convertit au bendisme pour ce qui est des relations sociales mais fit une grande place aux prêtres sorciers. C'est de lui que vient la solution du mythe de Bende et Maweeja.

Après la mort de Kongolo, l'empire Luba qu'il avait fondé et qui fut consolidé par Kalala-Ilunga est caractérisé par une centralisation à outrance du pouvoir, une succession patrilinéaire tempérée par le choix du chef par les notables, (qui au départ étaient des prêtres-sorciers ralliés,) et enfin une accentuation du caractère magique du pouvoir, ce qui remet en bonne position les prêtres sorciers. Avec la fossilisation qui s'en suivit avec le temps, l'empire luba fut avant tout un empire conquérant par les armes et assimilant difficilement les vaincus. C'est ce dernier défaut qui fit sa perte.

Vers 1600, un prince muluba , Ilunga-Kibinda, après une dispute avec son frère, Illunga-Walwepu, s'en alla vers le Sud où par son mariage avec sa fille Lueji, il était apparenté à Konde. Il fonda un empire, plus vaste que l'empire luba, qu'il nomma le Bulunda . Cet empire qui s'étendait des rives de Kwango à celle de Luapula, marquait une progression énorme par rapport à l'empire luba, en ce sens, que par la reconnaissance d'une dualité du pouvoir, le pouvoir politique exercé par l'empereur et ses représentants, et le pouvoir magique, exercé par le chef des terres, ( ou en fait l'ancien chef vaincu (mwata-a-nganda)), facilitait l'assimilation des populations vaincues et permettait une extension rapide de l'empire. Tout le monde devenait lunda, vainqueur comme vaincu, alors que dans l'empire luba, le vaincu, si on lui laissait la vie sauve, n'était qu'un vaincu. Il n'avait droit qu'à payer l'impôt. L'empire de Kibinda est un sage compromis entre les deux thèses des Bendistes et des Maweejistes, ces derniers obtinrent le droit d'interférer officiellement dans les affaires de l'Etat, soit en tant que mwata-a-nganda (chef des terres) soit en tant que dignitaire du régime dans lequel le sacré a sa place. Avec le temps, l'empire lunda se fossilisa sur ces bases et même se compromit avec les esclavagistes.

Vers 1700, Kalonji-Mbangila franchit le Lubilanji et alla s'établir dans l'entre-Lubilanji et Mbuji-Mayi. Il n'avait avec lui qu'une centaine de personnes. Il fuyait l'empire Luba tiraillé par des dissensions internes et des guerres de successions. Kalonji n'était pas tenant du bendisme bien que prince muluba, il est plutôt Maweejiste, en plus clair, il ne pense pas fonder un empire sur le modèle luba ou lunda. Il se trouvait d'ailleurs dans une région où règnaient des royaumes fortement structurés comme les Kanyoka et les Kalundwe? Mais malgré lui, il fut le précurseur d'un vaste mouvement de conquête culturel qui devait conduire plus tard à l'éclosion d'un empire culturel puis politique.

L'impulsion de Mbangila diffère de celle de Kibinda en ceci qu'elle pousse la souplesse et le souci d'assimilation vraiment très loin. Les lunda recouraient à la guerre et après la guerre, ils reconnaissaient la royauté des Chefs vaincus et leur rendaient hommage comme chef des terres.

Kalonji fit exactement l'inverse. Il reconnaissait la royauté du chef étranger, mais envahissait son pays lentement et par petits groupes lui faisant allégeance. Grâce à la présence de ces petits groupes, le peuple envahi subit de plus en plus l'influence de la culture luba et même finit par en adopter la langue; dès ce moment, ce peuple devennait muluba: c'est la conquête par assimilation des populations. Pour faciliter ces conquêtes sans coup férir, Kalonji adapta la coutume luba à ses buts: tout enfant né d'un muluba est muluba. De même, tout enfant né d'une muluba est muluba jusqu'à ce qu'il soit réclamé par le clan de son père. Et si vous vous rappelez que, les peuples vivant dans ces régions étaient des matriarcaux, vous comprendrez que Kalonji gagnait à tous les coups. En plus de cette disposition, Kalonji inventa la naturalisation: une personne peut demander à une femme mariée de "naître" chez elle, de devenir son enfant. Si la femme accepte, une cérémonie de "buviela" (naissance) avait lieu, le "nouveau-né" recevait un nom et se faisait présenter à toute la parenté. Il acquérait tous les droits d'un enfant né dans le clan sauf ceux en matière de culte des ancêtres auquel il ne pouvait participer. Comme les Kalonjistes étaient des agriculteurs au milieu de chasseurs-ramasseurs, en cas de famine, de telles "naissances" prenaient des dimensions inouïes. On peut se demander l'intérêt de cette institution. Elle répond à un besoin de main-d'œuvre pour l'agriculture et un besoin d'une population plus forte pour une défense contre les chefferies voisines trop puissantes.
C'est ainsi que partant de cent personnes au maximum, vers 1700, nous nous trouvons maintenant en 1965 avec environ 1 million et demi à deux millions de descendants de Kalonji-Mbangila, ce qui supposerait, s'il n'y avait une très forte assimilation des voisins, une prolificité dépassant de loin celle du lapin.

Ce deuxième empire luba est plutôt un empire culturel, sans chef prédominant, et qui attache plus d'importance au fait que l'on est de culture luba qu'à celui d'obéir à un quelconque chef commun. C'est un progrès immense par rapport à l'empire militaire lunda aussi souple fut-il, car l'empire lunda peut disparaître, mais l'empire luba-Kasaï ne disparaîtra jamais tant qu'il y aura deux personnes parlant le tshiluba . C'est en fait le triomphe éclatant de la thèse maweejiste qui ne reconnait comme vrai chef que Maweeja-Dieu du Ciel, Seigneur de Thsama, tandis que sur terre n'importe quelle cellule humaine peut se doter d'un chef, souvent élu, qui règle la vie sur terre en communion avec les ancêtres.

Voilà le survol de l'histoire du Bupemba qui montre l'évolution du courant de civilisation depuis l'an 600 jusqu'en 1960. Au commencement Tshama et son Dieu Maweeja, qui produisent la classe des sorciers prêtres et qui socialement préconisent une organisation sociale très décentralisée, émiettée en villages plus ou moins indépendants ou reconnaissant vaguement un chef aux attributs plutôt magiques. Puis vint Bende qui se pose en Maweeja sur terre et pratique un centralisme politique très poussé d'où sort la notion d'Etat fortement centralisé et fortement structuré. Pouvoir personnel trop marqué, le système de Bende souffre de graves distorsions chaque fois qu'il y a interrègne. Après Bende, c'est l'anarchie, la lutte entre les deux thèses, jusqu'à l'apparition de la forte personnalité de Mikombe wa Kawelu, " qui s'est créé lui même", qui veut réinstaurer à son profit la thèse de Bende. Sa mort ne laisse pas de successeur valable et c'est l'anarchie, qui débouche sur la malheureuse tentative du roi sanga-a-Lubanga, une centralisation poussée trop loin qui provoque l'éclatement du noyau pemba et la dispersion des bapemba dans tout le Bupemba.

Kongolo Mwamba, un musonge vraisemblablement, prend le flambeau de la civilisation pemba, se fait coller le sobriquet de muluba et fonde un empire luba, timide compromis entre l'ultra-centrisme des rois pemba et la décentralisation souhaitée par les Maweejistes. Tentative qui débouche sur un empire replié sur lui même et fortement structuré en classes sociales différentes rigides, d'où fossilisation précoce après seulement quatre à cinq générations. Le flambeau de la civilisation passe entre les mains de Ilunga-Kibinda, qui améliore grandement le compromis de Kolongo-Mwamba, en permettant l'assimilation des populations locales à qui une place est faite dans l'empire et dans la hiérarchie (chef de terre) mais cette assimilation ne va jamais assez loin dans le sens culturel.

Ensuite, le flambeau passa entre les mains de Kalonji-Mbangila qui poussa aussi loin que possible le souci de l'assimilation des populations, assimilation culturelle, donc permanente, avec respect strict de l'organisation politique du lieu. La tendance Kalonji, si elle n'avait pas été freinée par l'administration, aurait conduit à l'émergence d'un véritable empire, bâti sur la notion de communauté de culture, c'est-à-dire en pratique une nation, car le chef politique pouvant être n'importe qui est de même culture. Le problème de la gestation de la nation congolaise aurait été facilité. "

Moi : "C'est formidable, vous devriez écrire ça pour qu'on l'enseigne dans nos villages et dans nos classes. Ainsi, notre vie nationale aurait une perspective ,du moins, dans le sens du passé. "

Jacques : "Je veux bien, mais je n'ai pas tous mes livres avec moi ici et d'ailleurs combien de paquets de cigarettes faudra-t-il pour réunir tout le papier nécessaire. D'ailleurs aussi, ces brutes risquent de croire que nous faisons de la politique et Dieu sait quel sort ils pourraient nous réserver. En fait, je n'ai pas terminé mon histoire, car il y a une perspective qui se profile dans le futur et que je n'ai pas envisagée à présent. "

Moi : "Continuez s'il vous plaît. "

Jacques : "Depuis 1960, nous vivons, au point de vue idée, sur des productions du Bupemba. Il y a Patrice Lumumba, bendiste par excellence, qui veut un Etat fortement centralisé avec, à sa tête une sorte de Maweeja sur terre à qui sera rendu un culte de la personnalité assez suspect. C'est la tendance de base du nationalisme: unitarisme et centralisme à outrance, tout étant subordonné au patron. C'est une tendance qui historiquement se rattache à l'empire de Kongolo-Mwamba, tendance qui domine dans un Bupemba aux dimensions du Congo et qui comporte le grave risque de production de monstres puissants, Lions, Léopards ou Serpents de tous genres, capables, par la centralisation d'ériger des pouvoirs personnels trop importants, arbitraires et même tyranniques. Cette tendance comporte aussi le risque de créer chaque fois des interrègnes très pénibles avec luttes féroces pour le pouvoir. Lisez l'histoire de Kongolo-Mwamba et vous serez édifié par le grand nombre de luttes pour le pouvoir et de luttes interrègnes.

Il y a, à côté de Patrice, une deuxième tendance pemba qui apparaît, celle de Moïse Tshombé, maweejiste notoire, qui préconise la décentralisation la plus poussée possible, une certaine autonomie pour chacune des régions du Congo. Ainsi, dans un pays sans dictature, il sera possible de continuer la progression amorcée du temps du colonialisme. En effet, pour les Maweejistes, la centralisation doublée de l'inévitable tribalisme, pouvait conduire à un véritable désastre, à une persécution de certaines tribus ne participant pas au pouvoir. Et tout allait se faire sentir sur le plan du développement du pays.

De l'indépendance jusqu'à ce jour, c'est une lutte entre ces deux tendances qui se poursuit et qui s'est soldée, pendant le règne d'Adula, par une pullulation de provincettes dont le nombre aurait pu atteindre mille s'il n'y avait pas eu la rébellion. Les provincettes sont une mauvaise victoire des maweejistes, un compromis malheureux entre un pouvoir central monobloc et solide et des régions inviables par elles-mêmes. Aussi ce fut un échec cuisant.
On peut ainsi continuer et essayer d'interpréter les événements actuels, mais à mon avis ce serait fort hasardeux, car les événements n'ont pas aux yeux de l'histoire le même poids, la même importance. Aussi faut-il les laisser se tasser pour mieux voir ceux qui sont significatifs et les interpréter. "

Moi : "Ah oui, c'est vrai, je vois, mais il reste qu'il serait fort intéressant que vous écriviez votre survol de l'histoire en joignant les textes exacts de mythes auxquels vous faites appel ainsi que tous éléments historiques et archéologiques capables d'appuyer votre thèse, exactement comme le font les historiens. Je crois qu'il y a du jus dans votre thèse. "

Jacques : "J'essayerai et peut-être me faudra-t-il recourir à un historien de valeur pour mettre en page ma vision. Tantôt, vous m'avez demandé comment il se faisait qu'étant nationaliste, je sois moins féroce pour Tshombé que pour les binza-boys ? Maintenant, je crois que vous pouvez le comprendre. Tshombé et Lumumba représentent deux tendances traditionnelles de la civilisation du Bupemba, de ma civilisation à moi. Que ces deux tendances se soient combattues à mort, cela n'est pas étonnant et ce n'est pas la première fois que cela arrive dans l'histoire du Bupemba. Aussi cela ne nous fonde pas à répudier complètement une des tendances pour retomber dans le traquenard de la lutte millénaire des maweejistes et des bendistes, des unitaristes et des fédéralistes, pour parler en langage moderne. D'ailleurs, si vous regardez bien notre histoire, vous constaterez que le progrès consiste à trouver un équilibre acceptable, un compromis heureux entre ces deux tendances fondamentales. Compromis de Kongolo qui fait une part rituelle aux fédéralistes mais garde un unitarisme rigide, qui provoque la fossilisation de l'empire et sa décadence ; compromis de Kalonji Mbangila qui permet de jeter les bases d'un vaste peuple à la même langue et à la même culture mais qui n'ayant pas eu le temps de mûrir, souffre d'une grande faiblesse structurelle. Maintenant que le problème est de nouveau posé, je crois que c'est dans un compromis qu'il faudra trouver la solution, celle qui permettra au peuple congolais d'être et de se développer car la vie est essentiellement un compromis entre deux impératifs apparemment irréconciliables. "

Moi : "A votre avis, que voyez-vous comme compromis ? "

Jacques : "L'unitarisme - surtout avec ce qui est prévisible comme successeurs de Tshombé, les Léopards et serpents que votre fable nous promet - , l'unitarisme pur, tel que prêché par Patrice, serait un vrai désastre. Parce que c'est livrer entre les mains d'une poignée de gens, les quinze millions de Congolais sans aucune protection ni défense possible. Parce que c'est permettre à des bas instincts dotés d'un pouvoir sans limite, de se satisfaire sans vergogne. C'est enfin autoriser le sacrifice de certaines régions et de certaines tribus à qui, pour des raisons politiques, aucune possibilité de développement ne sera donnée. Le compromis doit tempérer l'unitarisme, l'empêcher de suivre son penchant naturel qui le conduit en droite ligne vers la dictature brutale.

Le fédéralisme pur comme le préconisait Tshombé est à son tour à écarter, car comme il s'est révélé au Kantanga dans les années 60 et 61, il risque de conduire à des sécessions vraiment dommageables pour notre développement, dans ce monde où la dimension de l'ensemble national revêt une importance indéniable. D'ailleurs, un fédéralisme pur, si on ne le tempère pas, conduit à un émiettement ridicule, car alors, pourquoi s'arrêter aux six anciennes provinces du Congo, pourquoi ne pas descendre jusqu'au niveau du territoire et même du village ? Il y aura toujours une raison tribale pour justifier une subdivision allant jusqu'à ces extrêmes. C'est ce qui s'est passé au moment de la création des provincettes, chaque tribu, et plus tard chaque clan, demandait à avoir sa provincette et l'on en arrivait à des entités financièrement autonomes mais inviables parce que sans ressources et surtout incapables de se développer. C'était au fond une extension du "biso na biso" à tout le pays pour le plus grand profit des politiciens évolués.

Le Compromis à mon avis doit être la régionalisation du Congo, son organisation politico-administrative sur une base qui tienne compte des impératifs historiques aussi bien que des impératifs économiques sans pour autant négliger la moindre précaution tendant à assurer au Congo son unité nationale. "

Moi : "C'est-à-dire... "

Jacques : "Le Congo comporte trois régions historiques qui sont en même temps trois régions géographiques, économiques et culturelles. Toutes les subdivisions administratives qui ont été faites au Congo, ont toujours eu pour caractère commun le fait d'ignorer cette réalité. Aussi n'ont-elles jamais débouché sur une situation naturellement stable et capable de générer le progrès et le développement. Il faut à mon avis, partir de cette réalité et bâtir une structure politico-administrative solide qui puisse mettre au service de la nation les énergies que recèle le tribalisme. Cette structure, je la vois comme suit en descendant du pouvoir central au peuple :

1er niveau : la Présidence de la République avec le Conseil d'Etat, le Conseil des Ministres, son Secrétariat Général et sa Chancellerie.

2ème niveau : Le Gouvernement central, un Congrès National, puis une Cour Constitutionnelle et le Grand quartier général de l'armée.

3ème niveau : la région, avec un gouvernement régional, un parlement régional, une cour d'appel aux attributions plus étoffées.

4ème niveau : la province, institution purement administrative, qui n'a pas comme les précédentes un pouvoir politique quelconque.

5ème niveau : le territoire et les communes urbaines, institutions purement administratives.

6ème niveau : la commune rurale ou village plus les environs ou en ville, le quartier.

7ème niveau : le peuple lui-même.

La région comprendrait un territoire assez vaste que pour être viable et je n'en vois au total que quatre dans tout le Congo:

la région de Kinshasa qui comprend la ville et tous les environs immédiats de la ville ;

la région Ouest ou la région du Mayi, caractérisée par le fleuve et ses affluents qui en concrétisent l'unité tant territoriale qu'économique, capitale soit Kinshasa, soit Mbandaka. Cette région irait de Moanda et Banana, jusqu'à Libengé et Banzyville, regroupant les anciennes provinces de Léopoldville et de l'Equateur.

La région Est ou les Mitumba, ainsi appelés à cause de la chaîne des Montagnes qui la traverse du Sud au Nord, capitale Kisangani, regroupant le Maniéma, le Kivu et la Province orientale, soit les provinces martyres réunies, dont l'histoire récente a montré l'unité politico-administrative.

Enfin, le Bupemba qui reprendrait le Katanga et les deux Kasaï et dont la capitale serait Kamina, son centre de gravité.

Chaque région aurait un certain nombre de provinces correspondant aux districts du Congo Belge ou mieux aux provincette d'Adula, mais n'ayant qu'un rôle administratif. La province serait divisée en territoires et c'est le territoire qui jouerait un rôle du point de vue politique tout en étant une entité administrative pure. En effet, les sénateurs ou congressistes seront élus sur la base du territoire, un ou deux par territoire ; de même les députés ou membres des chambres régionales seront eux aussi élus sur base territoriales, un ou deux suivant ce que déterminera la loi. Les députés et les sénateurs représentent ainsi leur territoire et non leur région ou leur province, nuance très importante.
Enfin, il faut noter que l'armée est centrale et n'a rien à voir avec les instances régionales, précaution contre toute velléité de sécession. "

Moi : "Cette précaution ne sera pas suffisante, à mon avis... "

Jacques : "Mais elle n'est pas la seule prévisible. Il y en a une par exemple dont l'efficacité peut être très grande: le Président de la République forme le gouvernement central qu'il fait approuver par le Congrès, le Président assisté du Conseil des Ministres du Gouvernement central, forme le gouvernement régional qu'il fait approuver par le parlement régional et qui reste dépendant du Président dans une large mesure, tout comme le parlement régional lui-même. Ainsi, l'unité se réalise au niveau du Président de la République qui est amené à n'agir que par personne interposée pour éviter des abus dus à une certaine impulsivité et à des bas instincts de vengeances ou même tribaux. "

Moi : "En quoi votre structuration est-elle meilleure par rapport à celle des six ou des huit provinces? "

Jacques : "Les avantages sont multiples et je ne peux vous les énumérer tous. Cherchez, vous aussi, vous en trouverez. Je peux citer en exemple, la possibilité d'une véritable planification de l'économie nationale suivant la théorie des pôles de développement et il en existe trois principaux situés l'un au Katanga, l'autre dans le Bas-Congo et le troisième à Kisangani. Mais, il existe trois autres pôles complémentaires des précédents par leurs activités économiques, l'un est le triangle Kasaïen (Luluabourg; Mbuji-Mayi; Mwene-Ditu), le deuxième est le Kwango-Kwilu, le troisième le Kivu-Maniema. On peut aussi, au deuxième pôle adjoindre l'Equateur et les Ueles au troisième... Il existe ainsi une base administrative qui permet la réalisation en six. On a six pôles qui doivent tous être principaux et exigent chacun au moins un pôle complémentaire, d'où pullulation des pôles et dispersion des efforts.

Ma structuration permet sur le plan politique de réussir, à la manière de Ilunga Kibinda, l'intégration des chefs coutumiers dont l'influence devrait être mieux utilisée pour la stabilité du pays. Le Chef coutumier, peut au niveau du territoire, jouer le rôle de Chef de terres, sorte de conservateur des titres fonciers, en même temps que le rôle de juge de territoire. Naturellement cela exigera une reconformation des chefferies de manière à les faire correspondre aux territoires, mais cela n'est pas difficile, car les tribus ayant toutes migré au cours de l'histoire, les chefferies feront de cette façon une migration de plus, la dernière.

Ma structuration permet aussi de résoudre certains problèmes politiques qui vont avoir une certaine acuité dans le futur, je pense ici au problème des provinces martyres, celles qui, suite à la rébellion et autres troubles, sont en train d'accuser un certain retard dans tous les domaines. Il risque de se produire une sorte de cassure entre ces provinces et le reste du pays lorsque le développement ayant commencé, il faudra trouver des cadres de plus en plus nombreux. Le problème qui se posera aussi est celui de la quasi colonisation des Mitumba . En effet, dans mon architecture, on pourra définir pour les Mitumba des impératifs autres que ceux définis pour le Mayi et le Bupemba de façon à obvier à ces sortes de dangers. Tandis que maintenant, le gouvernement central, tout content des plaisirs de Kinshasa, oublie purement et simplement cette préparation de l'avenir. D'ailleurs, le fait qu'il existe trois universités, situées chacune dans une des trois régions permet de créer des académies, région d'enseignement, devant prévoir les besoins futurs à cinq ans près.

Enfin, ma structuration vous permet de réaliser une participation du peuple à son gouvernement. Nous ne sommes pas un peuple d'esclaves qu'on doit écarter du pouvoir et celui-ci étant réservé aux gens de Mayi, seuls supposés capables de réaliser notre intérêt. Il faut une participation du peuple et cela dans un cadre qui étouffe et transmute le tribalisme.

Voilà à première vue ce qui peut se faire pour stabiliser notre pays. En dehors de cette reconnaissance des faits historiques aussi patents, je ne vois que précarité et même une certaine condamnation à subir des tyranneaux tous puissants et à voir sacrifier certaines régions et certaines tribus. "

Moi : "Mon cher, votre façon de voir, mérite réflexion, c'est tout ce que je peux dire pour le moment. Mais, il est un fait que des gens bornés ne voudront même pas vous entendre, criant au tribalisme honni, qu'ils pratiquent pourtant à longueur de journée. J'y réfléchirai et peut-être, vous donnerai-je mon point de vue. "

Lorsque je terminais mes entretiens avec Jacques-l'objectif, je ne pus m'empêcher de sympathiser avec ses vues, son réalisme et sa tolérance. Il y avait trop de morts, trop de veuves comme me l'avait fait remarquer l'administrateur en chef de la sûreté, le jour où il me renvoya de la prison, et le pays avait besoin de trouver un modus vivendi qui puisse lui permettre de s'engager dans la voie du développement. Ce modus vivendi devait permettre la participation de tout le monde à la vie nationale. Même si les options sont différentes, une telle participation peut s'organiser et la démocratie fonctionner cahin-caha.

Certains affirment que tout pays jeune a besoin d'une dictature pour se maintenir et de là vient le soutien que même des démocraties parlementaires donnent sans aucune gène à des tyrannies aux antipodes de leur propre idéal. Une telle affirmation, nous la croyons trop hâtive, trop intéressée même et tendant trop à maintenir en place des structures qui leur sont favorables.

A notre avis, un pays quelque jeune qu'il soit, a besoin de trouver un état d'équilibre qui garantisse sa stabilité et sa survie. Or, un tel état n'est pas stéréotypé, c'est une sorte de neutralisation des tensions internes de la nation, une sublimation des passions au service de l'ensemble, phénomène auquel recourent souvent les dictateurs pour consolider la cohésion nationale lorsqu'ils provoquent des problèmes externes qui font sentir une menace extérieure sur chaque citoyen.

En effet, 80% de la population vivent dans les villes et villages de l'intérieur du pays, dans une atmosphère hautement tribale. Comment bâtir sans tenir compte de cette réalité et croire qu'on a bâti sur du roc? Il faut en prendre conscience et à mon avis, la façon de voir de notre ami Jacques est manifestement une solution valable que tout congolais devrait méditer.

Oui, je sais que c'est gênant de se dire évolué et de tenir compte du tribalisme, mais y a-t-il au Congo des gens plus développés que les soviétiques? Et pourtant l'Union des Républiques Socialistes et Soviétiques, la deuxième puissance mondiale est bâtie sur une base tribale et même raciale: l'U.R.S.S. est une fédération de nationalités distinctes, qui n'ignorent pas leur distinctions mais œuvrent chacune suivant ses potentialités pour le bien général. Pourquoi ne ferions nous pas comme l'U.R.S.S., étant donné l'échec d'une structuration qui fait table rase du passé?
Telles sont les questions qui se posent après lecture de ce paragraphe, que chacun y médite et qu'il se fasse une opinion. Bon courage.

Design 2002 Grafimage pour Kitgrafik