CONCLUSION OU INTRODUCTION A LA MEDITATION.

Pour ceux qui ont eu le courage de lire ce manuscrit dans son entièreté, je crois utile de leur donner à posteriori quelques indications utiles pour mieux saisir les idées avancées dans les sept chapitres précédents.

"Enterrons les Zombies" ne se veut pas comme une oeuvre littéraire, dont d'ailleurs il est éloigné et par la forme et par le style, ni comme un exposé pédant d'une quelconque théorie parachevée... "Enterrons les Zombies" est essentiellement et se veut essentiellement comme un essai d'analyse politique qui tend à montrer d'une part ce qui ne va pas, le faire sentir plutôt que le démontrer, et d'autre part montrer l'identité fondamentale existant entre toutes les tendances non inféodées au groupe de Binza et qui devront donc s'harmoniser pour faire éclore le règne de l'Harmonie. C'est en fait un document de travail et comme tel une base possible de discussion et d'entente entre toutes les tendances nationalistes malgré leurs nuances.

Pour pouvoir jouer ce rôle, "Enterrons les Zombies" a du se présenter comme un livre à deux niveaux, d'une part le niveau inférieur, celui de l'anecdote, de la description imagée de l'évolution de notre pays, celui des exemples et des paroles dures vis-à-vis de ceux qui concrétisent les mauvaises solutions, le mal ; d'autre part, le niveau disons supérieur, celui d'une pensée qui se cherche, qui essaye de comprendre et d'entrevoir à travers sa compréhension quelques solutions acceptables pour notre pays, celui aussi de l'étalement au grand jour de certaines tendances nationalistes qui ne s'expriment point aussi nettement.

Le premier niveau nous a conduit à user de la fable et du symbolisme, tandis que le second niveau nous a entraîné en des développements parfois ardus... Espérons que le mariage des deux ait pu être heureux.
Quant à mes interlocuteurs, je crois utile de répéter qu'ils ne sont qu'une fiction destinée à rendre le texte facile à lire et aussi destinée à circonscrire nettement la tendance ainsi mise en vedette. Passons les en revue.

André représente la tendance combattante du nationalisme, une tendance dure, qui n'a qu'une solution unique à tous les problèmes : la lutte armée, la destruction totale du mal et de ses suppôts, quels que soient les moyens utilisés... C'est à mon avis une tendance à ne pas sous-estimer car elle peut dans l'avenir cristalliser toute la stratégie nationaliste et devenir la seule expression autorisée du nationalisme. Ce sera notamment le cas, lorsque la dictature actuelle, avec son intolérance, ne laissera aux nationalistes que le choix entre la mort dans ses cachots et la mort en exil...

Philippe est à mon avis la caricature du nationaliste intellectuel qui disperse ses énergies dans un verbiage aussi sentimental qu'inefficace, qui finasse, voguant sur des nuages, bien loin de la réalité, et s'irrite au contact de la réalité vraie et dure. C'est en fait un idéaliste inconscient, non adapté au monde dans lequel il vit, mais qui ne demanderait pas mieux qu'à s'y adapter, pour peu qu'on adopte officiellement sa phraséologie. Il conviendrait à ce propos de remarquer son individualisme et sa naïveté qui finiront par le conduire à la mort...

Jacques représente un traditionaliste converti au nationalisme, mais qui n'est pas tout à fait dégagé de sa tradition, de ce qu'il appelle la dynamique selon laquelle les tribus évoluent... Pour lui, un peuple coupé de ses sources est un peuple mort, notre devoir est de renouer avec le passé, car les quelques quatre vingts ans de la colonisation ne sont pas d'un poids plus important que les millénaires de vie traditionnelle qui ont façonné nos subconscients... Ce point de vue peut être valable dans la mesure où tout un courant porteur veut l'utiliser pour mieux transmuter le tribalisme en un régionalisme moins intolérant...

Ici, une remarque s'impose. Avant de quitter le Congo, la thèse du traditionaliste avait été basée sur l'histoire de l'ancien royaume du Congo dont j'extrayais une dynamique similaire. Mais lors du départ en exil, je ne pus malheureusement pas emporter grand chose et ne pouvant plus reproduire mon texte sur base de l'histoire du vieux royaume du Congo, je dus me rabattre sur celle du Bupemba dont j'avais pu retrouver quelques documents dans les bibliothèques de Paris. Ce n'est donc qu'un exemple au lieu d'une exaltation de quelques sentiments tribaux que ce soit. J'invite d'ailleurs les lecteurs à reconsidérer dans cette perspective ce qu'ils savent de leur histoire; les enseignements qui s'en dégageront seront sûrement forts utiles pour l'évolution future du pays.

Mathieu représente un nationaliste mûri, qui en a vu de toutes les couleurs et qui en est arrivé à cette conclusion que le pouvoir, tel qu'il est maintenant, ne peut que produire des traîtres au pays, car le courant porteur, les idéaux donc, sur lequel il s'appuye est anti-congolais. Nimporte qui, qui prendrait le pouvoir sans s'efforcer de se faire porter par un courant porteur sain, court le risque de devoir décevoir et trahir. Aussi la première tâche consiste à façonner une nouvelle conscience, un nouveau type d'homme, qui s'identifie continuellement avec son peuple et qui recherche avant tout le bien général... C'est d'ailleurs le fin fond de l'acte d'affirmation.

Jean représente un type curieux de nationaliste, un nationaliste nourri aux idées universalistes qui animent le monde, pour qui le présent n'est qu'un accident, et qui conditionne tout au futur. Aussi sa vision est fantastique, horrible même, tant elle montre l'importance des choix malheureux que nous opérons actuellement. Pour lui, ce qui est en jeu, ce n'est plus seulement les quelques millions de Congolais croupissant sous la dictature d'un Léopard-Serpent Mobutu, mais l'avenir de tous les noirs tant ceux d'Afrique que ceux d'Amérique, dont les chances de bien se placer dans la course fantastique sont minimes et s'amenuisent de jour en jour. Pour lui, il est plus que temps de faire jaillir en nous cet immense sursaut de l'âme qui a pu sauver l'Homme in extremis.. Nous retrouver et nous organiser donc en fonction de cette course fantastique, au lieu de nous laisser engluer par des considérations mesquines.

Jude ou Judas, enfin, représente le type même de l'évolué, inconscient, ne sachant ni d'où il vient ni où il va, bon enfant, il étrangle son pays, comme ça, en jouant, parce que étrangler le pays est pour lui une activité normale et même plaisante. Il est utile de remarquer à son propos son attitude versatile et naïve qui le conduit à adhérer à des thèses qui le condamnent lui-même...

Voilà la panoplie de tous mes interlocuteurs. Moi, je reste convaincu, Jude mis à part, qu'ils représentent tous valablement le nationalisme congolais, mais un nationalisme vu sous des faces différentes ? Ma réponse est simple, c'est un amour insatiable de son pays, une adoration continue de son pays en quelque sorte, plutôt une attitude qu'un raisonnement, plutôt un réveil d'une conscience du réel qu'une théorie qu'on apprend par coeur...

Aussi, c'est à ce travail pour l'éveil de leur conscience que je convie en terminant, tous mes lecteurs congolais.

 

Bourg la Reine France 1970