LA COUPE EST PLEINE . IL FAUT LA BOIRE.

La prophétie est par essence claire comme de l'eau de roche ; seule la raison déraisonne et l'obscurcit.

24 novembre 65 : Alors que je couvais une tuberculose contractée en prison, on m'apprend que Joseph Désiré Mobutu a, par coup d'état, pris le pouvoir. "C'est le tristement célèbre groupe de Binza qui monte au créneau, dis-je, et cela va saigner".

Effectivement, quelques mois plus tard, à la Pentecôte 66, quatre ministres du Gouvernement Kimba, dont Kimba lui-même, sont condamnés à mort, après 10 minutes de procès, et pendus publiquement haut et court. L'avertissement fut bien reçu par les milieux politiques : "celui qui se disait être léopard" venait d'affirmer son caractère de félin, fauve sanguinaire, caractère qu'estompait son langage de nationaliste.

Mai 68, après 4 jours de congé, m'accordés par le Conseil d'Administration et passés à Kampala, je suis révoqué d'Air Congo, pour désertion de poste !. Mis à part les 99 jours passés en prison, de décembre 1964 à mars 1965, pour atteinte à la sûreté de l'état, je n'avais jamais eu de congés depuis 1960 et apparemment ne devais jamais en avoir. Je suis déçu, ulcéré, mais néanmoins soulagé. Je me retire à Livulu pour reprendre une place de professeur de mathématiques à l'Université.

Je commis alors une erreur impardonnable : j'exigeai que mes droits comme agent d'Air Congo soient respectés et, pire, je portai plainte pour licenciement abusif. Mal m'en prit. Des tentatives ratées d'enlèvement, l'odeur de la mort qui rode et vous colle à la peau, le souvenir de ce dont étaient capables les autorités et me voici dans une pirogue à destination de Brazzaville.

Calme parfait sur le fleuve. C'était la première fois que je montais dans une pirogue et j'en fus très ravi, d'autant plus que les balles des gardes frontières que nous redoutions, n'arrivaient pas. Et, le lendemain, j'étais enfermé dans une chambre d'hôtel à Paris, attendant l'arrivée de ma famille: c'était le début d'une vie nouvelle, celle d'exilé.

Fin 68, je suis saisi d'une grande frénésie. Je venais d'acheter une machine à écrire électrique et l'idée saugrenue d'écrire un livre me trottait dans la tête. Aussi, je m'enfermais, des heures et des heures, avec comme seul compagnon ma machine à écrire, rédigeant des pages et des pages, qui, dans le début, finissaient lamentablement au panier. J'avais quelque chose à dire, je voulais dire quelque chose, mais je ne parvenais pas à trouver quoi ni comment le dire.

Cela aurait pu continuer indéfiniment ainsi jusqu'à ce qu'épuisé, je me détourne de ma machine et me mette à faire autre chose de plus utile, si un soir je n'avais pas été emporté par une inspiration fulgurante. J'avais enfin un sujet à développer et les idées venaient toutes seules. Et je rédigeais, et je rédigeais, souvent jusqu'à m'écrouler de fatigue devant ma machine.

Un ami lut mon texte qui lui plut. Il contacta un imprimeur qui l'imprima à compte d'auteur, en mille exemplaires seulement, qu'il me livra un beau matin. Qu'en faire ? Une idée me vint : les vendre par correspondance en donnant la poste restante de Bourg la Reine comme adresse. Et cela marcha très bien. Le livre, Enterrons les Zombies, fut largement diffusé parmi nos compatriotes et c'est par centaines qu'il se mit à circuler au Congo, suscitant partout un intérêt certain. Et deux semaines plus tard, il fallut, le livre étant épuisé, le réimprimer en 3000 exemplaires.

Mal m'en prit. Sur plainte du Président de la République, du Ministre des Affaires Etrangères et de celui des Transports et Communications du Congo, la police française fit une descente courtoise chez moi, perquisitionna, m'interrogea et me déféra finalement devant la 14ème chambre correctionnelle de Paris : celle des écrivains. C'était grave : je risquais l'expulsion vers le Congo où m'attendait un "transfert urgent et discret" vers le paradis de nos ancêtres.

Je me défendis de mon mieux, jouant à fond la naïveté et la surprise devant tant d'agitation, alors qu'il ne s'agissait que d'une fable enfantine. Les juges français partageaient ma surprise et s'amusaient devant l'acharnement des avocats, commis par notre ambassade, sur un pauvre hère qui avait cru "que la France était le pays de la liberté totale et qu'on pouvait y dire, oralement ou par écrit, ce qu'on pensait réellement".

Ils m'auraient certainement acquitté, ne fut-ce que pour faire la nique aux illustres plaignants, s'il n'y avait pas une affligeante disposition légale parlant d'atteinte aux bonnes relations de la France avec un pays étranger. Et je fus proprement condamné, à un franc de dommages et intérêts, dans le procès du Président de la République, mais relaxé dans les deux autres.
Un Président de la République, c'est du sérieux, me dit-on. S'il se plaint, même à tort, il ne peut pas avoir totalement tort. La Police intervint, mollement, pour me conseiller, sans grande conviction, de rentrer volontairement au Congo, au lieu de m'expulser comme c'est la règle là-bas. Je fis la sourde oreille devant ce mauvais conseil et quelques personnalités sollicitées intervinrent en ma faveur. Mon exil devint éternel.

1974, mon père meurt à Kinshasa sans que j'ai pu obtenir l'autorisation de le voir avant sa mort. Mais l'année suivante, l'autorisation arrive ainsi qu'une invitation à rencontrer le Président de la République. Me voici donc en 75 à Kin-la-belle ou régnait la puanteur d'une terreur opaque.

Personne n'osait me parler de la situation politique locale; beaucoup me trouvaient, à juste titre, très dangereux parce que, dans mon inconscience "d'européen" je prétendais parler des problèmes du pays, librement et clairement, comme à Paris, d'où je venais. Or, à l'époque, parler d'un sujet politique, parler des problèmes du pays équivalait à un suicide certain. Le Guide éclairé était Dieu ; la réalité quotidienne et sa simple évocation, le diable à fuir sans hésitation.

J'eu l'insigne honneur de rencontrer le Guide Eclairé et lui offris ma "Grammaire Objective du Ciluba Scientifique" qui venait de sortir de presse. A la question de savoir ce que je reprochais à son régime, après des circonlocutions destinées à éviter une arrestation toujours possible, je parvins à lui dire que c'était la nature même de son régime qui me dérangeait. Je le trouvais trop centralisé le rendant source de tout le bien et tout le mal dont souffrait le pays et que ses enfants auront à payer. Il serait sûrement mieux avec un Premier-Ministre-Bouc-Emissaire, responsable devant le Parlement. Et je regagnai mon exil, heureux de me réexiler, le "virus" étant placé dans le système.

Quelques semaines plus tard, simple coïncidence, je suppose, le Congo devenu Zaïre avait un Premier Ministre-bouc-émissaire en la personne de Mpinga-Kasenda, un muluba universitaire et originaire de Muene-Ditu comme moi. J'en fus ravi, car des contradictions étaient désormais possible à la tête de l'état.

Rentré en Europe, je devins le Représentant en Europe du PRP, la branche armée du mouvement Lumumbiste. Je parcourus l'Europe et nombre de pays africains, plaidant la cause de la lutte contre la dictature. C'était grisant parce que périlleux. On risquait, à la descente d'un avion, de finir tristement avec une balle dans la tête ou d'aller croupir des mois et des mois jusqu'à ce que les geôliers se fatiguent, dans un lugubre cachot d'un pays qui n'était même pas le votre.

Et il y eut Shaba I et Shaba II : deux "fêtes macabres" qui virent périr beaucoup de zaïrois par le glaive des "étrangers" voulant imposer le maintien du Guide Eclairé dont le peuple ne voulait plus.

En mai 1979, le Conseiller Spécial du Président de la République m'invita à passer quelques jours à Kinshasa. J'acceptais. Je voulais comparer le climat politique d'alors à celui de 1975, en vue d'évaluer les chances de retour au pays de beaucoup de nos camarades d'exil déçus par Shaba I et Shaba II. Lutter hors du pays nous paraissait de plus en plus stérile ; il fallait prendre le risque de travailler dans le peuple.

Le Conseiller Spécial me reçut, entouré d'un aréopage d'administrateurs de la Sécurité et il me fut dit : "Shaba I, d'accord, Shaba II, passe encore ; nous ne voulons pas de Shaba III. Que nous conseillez-vous ?"
J'étais pris au piège : j'étais face au Serpent. Le moindre faux pas et mon cadavre nourrissait les poissons du fleuve à Kinsuka. Je résolus de crâner. Et je parlais d'accorder aux zaïrois le droit de rester vivant, le droit d'avoir une opinion à soi sans devoir en mourir, le droit d'exposer son opinion, en public ou en privé, par écrit ou oralement, sans risques excessifs pour sa vie, le droit de se rencontrer entre amis pour discuter de ses opinions et enfin, le droit de parler des problèmes zaïrois...

On me rétorqua que je parlais de démocratisation alors que le peuple zaïrois n'était pas mûr pour de telles idées. Je vis rouge : "comment affirmer que nous n'étions pas mûrs pour la démocratie, alors que 2O ans plus tôt, nous avions lutté contre les belges pour l'indépendance de notre pays au nom de la démocratie !"

J'avais certainement été trop loin, car le soir même une bonne âme vint me conseiller de prendre le large pour éviter un mauvais sort. Ce que je fis dès que possible. Voyez-vous, la fuite est souvent la seule défense face à un serpent politique, car tuer est dans sa nature et est plus fort que lui.

Malheureusement, pour les autorités de notre pays, en décembre 1979, survint le massacre de Katekelayi, au Kasayi Oriental qui fit beaucoup de bruit. On parla abondamment des droits de l'homme et de leur violation au Zaïre. Le monde occidental feignit d'apprendre, ce qu'il savait pourtant très bien, que le régime zaïrois était sanguinaire et franchement abominable. Nous comprîmes alors le rôle qu'une diaspora organisée pouvait jouer dans la libération de notre peuple, puisqu'il s'agissait de se libérer d'une dictature.

En 1981, après quelques négociations avec le pouvoir, concernant mon droit à la vie, je rappliquais à Kinshasa pour rejoindre la lutte intérieure. Les conditions de cette lutte m'épouvantèrent : aucune rigidité dans la rigueur révolutionnaire des combattants ; la corruption était tolérée ; des taupes de tout acabit étaient elles aussi tolérées et la non violence, comme dogme de lutte nous éloignait décidément des révolutionnaires algériens ou palestiniens ou même du PRP que j'avais parfois côtoyé en Europe.

Il a fallu s'adapter à ces nouvelles et déroutantes conditions de lutte et, progressivement, s'y engager jusqu'à avoir l'honneur d'être "invité du gouvernement" dans l'une de ses sinistres prisons ; jusqu'à avoir un oeil qui ne voit plus très bien, des dents en moins et deux côtes cassées, suite aux caresses des braves gardiens mobutiens de la paix, de cette paix des cimetières que le régime se vantait de nous avoir imposé, car personne n'osait se plaindre du fond de son cachot ni du fleuve devenu une fosse commune. Tout était calme et qui ne dit mot consent, affirme une maxime de la communauté internationale.

Il fallut s'y faire et trouver, dans le degré de brutalité du pouvoir, dans sa nervosité lors des répressions, dans la rumeur de Radio-Trottoir, dans quelques extraits de rares journaux étrangers et dans quelques informations d'indifférentes radios étrangères, largement sollicitées dans le bon sens, des raisons d'espérer la fin prochaine de l'odieuse dictature. C'était mince, mais grisant.
Il y eut beaucoup d'actes de courage, beaucoup de sacrifices, mais aussi beaucoup de défaillances. Mais qui oserait jeter une pierre au défaillant cassé par les techniques modernes de torture importées d'Israël et d'Egypte, où sont formés nos plus brillants tortionnaires... qui s'en vantent ?

Il fallait être un héros pour persévérer. Persévérer à refuser le confort dont sa famille a besoin, à résister à la pression quotidienne des siens soumis à un sort intolérable, à accepter la souffrance dans sa chair, accepter la promiscuité et la vulgarité de la vie de geôles, accepter d'être réduit à néant, socialement, financièrement parlant, alors qu'il vous suffit d'un mot pour accéder aux honneurs et à la richesse, pour retrouver ses amis et la vie insouciante, confortable, que mène l'intelligentsia zaïroise !
Un beau matin, c'était le 24 avril 1990, j'allumai la Télévision vers l0 heures pour suivre distraitement les élucubrations que le Guide Eclairé avait promis de nous débiter ce jour-là. D'entrée de jeu, je fus saisis d'une frénésie indescriptible. Le Grand Léopard, en grande tenue de Maréchal, pleurait et nous demandait de comprendre son émotion ! Il parlait de démocratisation, de multipartisme à trois et de restitution au peuple de tout un tas de libertés qu'on avait fini par oublier.

Ce que je retins sur le champ, et je ne fus pas le seul, fut que j'avais désormais le droit de porter une cravate si cela me chantait et nos femmes et filles celui de porter le pantalon ou la perruque. Le Guide l'avait dit ! Je retins aussi qu'on pouvait désormais m'appeler Monsieur, mon épouse madame et ma fille mademoiselle, comme tout être vivant du genre "homo sapiens sapiens" et terrien.

Immense victoire! Le conseiller spécial avait donc transmis notre entretien de 1979. La dignité humaine nous était restituée. Nous cessions de faire partie de cette sorte d'humanité à part, sans droits ni dignité et sans emprise ni sur son propre devenir ni sur sa propre apparence. La vie valait désormais la peine d'être vécue, autrement que comme objet universel de mépris ou, pire, comme famélique pitoyable à secourir, abject mendiant international perpétuel. Nous pouvions rêver de bâtir notre pays et sûr qu'il serait le plus beau de la terre.

Ce fut la fête populaire, vraie et spontanée. Et l'on parla du changement, changement des mentalités de la classe politique, changement des méthodes de gouvernement, changement du personnel politique lui-même et changement enfin de la structure de notre état. La Dictatoriale Deuxième République allait être remplacée par une Démocratique Troisième République faite de respect des droits de l'homme, de justice sociale et, pour sûr, de prospérité pour tous.

Malheureusement pour nous, il en alla tout autrement : à 60 ans et après un quart de siècle de règne absolu, un dictateur se mue difficilement en démocrate. Certains parlent et affirment même l'impossibilité d'une telle mutation, car "chassez le naturel, il revient au galop". Aussi, afin de lever toute équivoque, le Léopard tint à refroidir tout enthousiasme immodéré ; il confirma donc sa nature féline, dictatoriale.

6 jours à peine après ce beau discours, le 30 avril, l'UDPS ayant osé installer un siège national sur le boulevard du 30 juin pour mettre fin à sa clandestinité, Mobutu y envoya son armée. Bilan : j'y laissai personnellement des dents et deux côtes cassées. 3 militants y laissèrent la vie et le parti y laissa tout le matériel et la documentation qu'il avait amenés au siège. Assurer l'ordre public, tuer et blesser des hommes et des femmes sans armes, piller ce qu'on est sensé protéger, ne sont-ils pas synonymes en Dictatoriale Deuxième République ?

3 jours plus tard, le 3 mai, nouveau discours du Guide Eclairé, devant le parlement, qui nous apprend qu'il y avait eu erreur, que la Démocratie n'était qu'un projet, un but vers lequel tendre et qu'en fait tout devait rester comme avant. Donc, plus de cravates, ni de perruque, plus de Monsieur, Madame, Mademoiselle, plus d'opinion personnelle, plus d'espoir de manger au moins une fois chaque jour ! Un vrai deuil je vous dis.

Le sang chaud des étudiants poussa ceux-ci à protester. Le 11 mai, commandité et organisé par le pouvoir, un commando descendit de Kinshasa sur le campus universitaire de Lubumbashi, réveilla les étudiants en pleine nuit et en massacra une centaine pour l'exemple. Et tous les campus du pays eurent eux-aussi droit aux caresses, moins appuyées, des milices tribales privées de Mobutu, le Dieu déchu.

Horreur et damnation ! Le monde entier se révolta. La Belgique se souvint qu'il existait des liens et obligations historiques solides entre les peuples belges et zaïrois, coupa toute coopération avec la dictature dont la culpabilité et la barbarie étaient indéniables et exigea que lumière soit faite sur ces événements, par une commission d'enquête internationale. Ce qui est tout à son honneur et lui vaut toute notre estime.

Le Guide Eclairé ne comprit pas qu'on fasse tant de bruit pour si peu. Tout au long de son règne d'un quart de siècle, comme l'a révélé Bula Hubert, alias Bolamba, le plus fidèle de ses fidèles, pour asseoir son pouvoir, n'a-t-il pas massacré bien plus de monde, sans se cacher et dans l'indifférence totale de ces mêmes partenaires qui l'adulaient mais y rechignaient maintenant ?

Qu'est-ce à dire ? Que lui voulait-on au juste ? L'alibi de "non-ingérence dans les affaires intérieures" qui permettait à chacun de "s'amuser un peu avec son peuple", d'arrêter, bannir, torturer, suicider quiconque ne plaisait pas, sans risquer la moindre réprobation, cet excellent alibi, pourquoi ne fonctionnait-il plus ? Malveillance des belges ? Simple manque de pot ? Ou changement de mentalité politique dans le monde ?

Le Guide éclairé ne comprenait plus rien. Son charme et son verbe étaient devenus inopérants. Un vrai drame ! D'où une démarche on ne peut plus hésitante, en zig zag, qui cachait mal le désarroi du pouvoir et finit par montrer à tout un chacun que le Léopard, le Grand et Puissant Léopard, était si pas mort, en tout cas sérieusement malade, politiquement parlant. D'où la peur de l'interrègne et de la succession.

Entre-temps, la situation économique intérieure s'aggravait dangereusement, la faim et la misère populaires se révélaient être les plus dangereux des opposants à Mobutu, ceux qui allaient pousser le brave peuple dans la rue et provoquer une montée de rancœurs contre le Guide bien-aimé, désormais identifié comme source de tout mal, mieux, comme le mal absolu personnifié, le démon.

Il fallait trouver une parade à cette évolution. Le Guide chercha et trouva. Il organisa un "hold up" des plus abjects du peu d'argent dont disposait encore le peuple, le peuple le plus démuni de la terre. Il invitait chacun et chacune à confier son argent à des sociétés de jeu de hasard (Bindo, Guma, Panier de la Ménagère...) installées dans les bâtiments de l'Etat et donc officiellement soutenues par le Gouvernement, et promettait de rembourser, quelques jours après versement, le double, le triple et même l'octuple de la somme misée.

Beaucoup d'honnêtes citoyens se laissèrent tenter. Même nos prudentes mères de famille engagèrent, qui l'argent du ménage, qui ses bijoux, qui une partie du patrimoine familial, dans le vain espoir d'un joli capital qui permettrait de mieux se débrouiller par la suite.

La déception fut à la mesure des espoirs nourris :
"Guma, le boa, (nom donné à ces jeux sataniques) ne voulait pas recracher l'argent avalé !" et le pouvoir prétendait qu'il s'agissait d'affaires privées !

Le peuple grogna, gronda, envahit la rue, affronta les milices privées du Guide Eclairé et dut se résigner à enterrer quotidiennement des "morts par balles perdues tirées à bout portant" qui avaient trop tenu à récupérer leur argent. Deuil à la cité, deuil dans tout le pays, mais champagne dans l'antre du Léopard où l'on fêta cette double ponction dans la poche du peuple et dans la masse des opposants. Diaboliquement génial, n'est ce pas ?

Tout en acceptant de mourir pour son argent, ce qui amusait le pouvoir, le peuple parlait de lutter contre le Serpent (Guma) et quand il fut question d'entrer en Conférence Nationale Souveraine, le peuple parla d'y aller pour éventrer le Boa, c'est à dire y faire le "grand déballage" de tous les crimes et turpitudes de Mobutu et de sa Dictatoriale Deuxième République.

La Conférence Nationale fut convoquée et dirigée par l'éminent "Professeur d'Université et Expert International" Mulumba Lukoji, assisté par le vénérable Révérend Pasteur Kalonji Mutambayi : un chef d'œuvre d'inepties qui fit battre par notre pays tous les records mondiaux d'incompétence, d'absurdité et de ridicule.

Et c'était voulu, pour démontrer :

- d'une part que le cocktail "Professeur d'Université + expert international + un peu de culture anglo-saxonne" n'avait pas son pareil au monde pour jeter tout un peuple dans les affres de l'absurde ;
- et d'autre part, qu'y ajouter un faux Pasteur, mélangeant allègrement croyances religieuses et intérêts politiques sordides, pouvait rapidement démystifier les mythiques "de mutu vantards" et surtout la prétendue sagesse des hommes d'Eglise.

Ce fut pleinement réussi. Vivent les mikumbusu (ou chimpanzés)!

A la vue des exploits remarquables du duo Mulumba Lukoji + Kalonji Mutambay, le Guide Eclairé se sentit défié et crut devoir relever le gant. C'est ainsi qu'après avoir nommé/révoqué le Gouvernement Populaire de Monsieur Etienne Tshisekedi, il résolut de présenter au monde abasourdi son dernier joker : le sieur Mungul Diaka, tristement célèbre pour s'être autrefois spectaculairement évadé des geôles du même Mobutu où il était enfermé pour vol des bourses des étudiants. (dixit la Télévision nationale fêtant sa nomination comme Premier Ministre!).

En ces temps de crise, où rien n'allait, c'était, d'après le Guide Eclairé, l'homme de la situation, celui qui allait assainir les finances publiques et surtout "assainir" le monde politique. Aussi, à l'unanimité, comme on devait s'y attendre, le Guide Eclairé gagna haut la main le trophée que s'était adjugé frauduleusement, Mulumba Lukoji et son compère. Décidément, le Zaïre était le pays des grands champions toutes catégories, de l'absurde et du ridicule.

Le jour de son investiture, le Grand Mungul me surprit très agréablement : Il parla comme le Serpent de la fable après sa victoire sur le léopard. Il tint à confirmer haut et fort, devant les "chers téléspectateurs de la Télévision nationale", sa réputation et ses intentions, donc tout son programme d'action politique :

Grand Mungul : ... je suis mumbala, les Bandundu sont mes frères et les Bas-Zaïre mes amis. Mais entre l'ami et le frère, le choix est clair...

Le Peuple : ... et les autres, qui ne sont ni vos frères ni vos amis, que sont-ils pour vous . Et pourquoi cette référence aux tribus ?

Grand Mungul : ... je formerai un gouvernement de combat : bafwa, bafwa, bashala, bashala!...

Le Peuple : Combat contre qui ? Contre nos vieux, nos femmes et nos enfants désarmés ? Et que signifie "que meurent ceux qui doivent mourir, et que survivent ceux qui doivent survivre" ?

Grand Mungul : ... Je suis une vipère ! Si on me marche sur la queue, je tue. (donc chacun dans son coin).

Et le peuple désillusionné comprit la menace. C'était clair :
La mort par dénuement, par la faim, par manque de soins et de médicaments, par maladie bénigne et maintenant par balle perdue tirée à bout portant ;

La mort absurde, pour appartenance à une tribu, mort dans l'indifférence générale, décidée par quiconque a une arme, mort de mouche et de cancrelat, abusivement étendue à l'homme;
Ces sortes de mort qui déshonorent et le trépassé et son assassin et la terre où on devait l'inhumer, ces sortes de mort étaient désormais officiellement banalisées, devenaient même moyen de gouvernement !

C'était grave. Cela allait saigner a b o n d a m m e n t !

Le Grand Mungul avait parlé et il avait parlé exactement comme le Serpent de la Fable relatée 23 ans plus tôt dans : "Enterrons les Zombies" !

Mieux, celui qui se dotait du totem de vipère, était un ami intime du Léopard, avait participé à ses grandes oeuvres et débutait son règne juste lorsque ce dernier présente de sérieux malaises politiques !

Et le tout, en proférant, non pas des promesses d'un avenir radieux, comme le ferait tout vulgaire politicien, mais de réelles et palpables menaces de mort !

Entre temps, le Guide Eclairé, bien inspiré, cessait de s'identifier au Léopard de la fable. Il devint un Aigle Royal ! une sorte d'extra-terrestre planant dans les nuages et totalement déconnecté des affaires du monde ! C'était clair :

LA PROPHETIE FAITE EN 1968 , DANS ENTERRONS LES ZOMBIES ETAIT DONC REALISEE !

Et cette prophétie, non seulement est globalement réalisée, mais beaucoup de détails le sont aussi, ce qui ne cesse de nous surprendre. Car si nous avions voulu le faire exprès, c'est à dire a posteriori, nous n'aurions pas pu faire mieux. Affinons donc notre analyse :

A.- Dans la première édition d'Enterrons les Zombies (que nous reproduisons intégralement ici par honnêteté intellectuelle), la fable annonçait que le serpent serait un intime du léopard participant régulièrement à ses grandes oeuvres ; en somme un membre de ses services de sécurité. Correct.
Mais dans l'interprétation donnée par Jacques (chapitre IV : le régionalisme), le Serpent devenait Nendaka, le puissant chef de la Sécurité Nationale de l'époque. Ce qui nous valut un procès à Paris. Maintenant que la prophétie s'est réalisée, nous devons rectifier cette interprétation.

En effet, lorsque l'on considère la totalité du règne du Léopard, on s'aperçoit que le Serpent de la fable représente, non pas une personne physique précise, mais "l'ensemble des services de sécurité (CND, AND, SNIP, CNS, FIS, FAS, SARM...) et leurs hommes de main" ; c'est donc une entité collective pouvant être personnifiée par telle ou telle personne physique à une époque donnée. Ainsi :

- En 1968 , C'est Monsieur Nendaka (+ Manzikala + Zamundu + toute l'équipe de la Sécurité de l'époque) qui incarnait le Serpent, intime du Léopard et co-auteur de ses grandes oeuvres. Des milliers de lumumbistes du Maniéma, du Kivu et de la Province orientale n'ont-ils pas rejoint leurs ancêtres grâce à eux ?

- Le Grand Mungul lui-même, si l'on en croit la télévision nationale le jour de son investiture, et certains "grands opposants" actuels, par leur efficace intervention dans la liquidation de Lumumba, Tshombe, Kimba, Anany, Mahamba, Bamba, Lubaya, Kudia Kubanza, Matanda et bien d'autres "assassinés légaux", représentent eux aussi le Serpent de leur époque.

- Gbanda, le "baron de Lubum", Bula Hubert, le fidèle des fidèles, et leurs copains des FIS, FAS, Hiboux, Dragons... qui ont brillé sur le Campus de Lubumbashi la nuit du 11 au 12 mai 90, en trucidant une centaine d'étudiants, qui s'en vantent et se félicitent de choses biens plus horribles encore, sans conteste, représentent eux aussi le Serpent dans toute son horreur.

Il y a donc eu vision correcte, mais interprétation superficielle et incomplète, à cause de la raison qui déraisonne.

B. Dans cette même interprétation, mon ami et grand frère, Justin Marie Bomboko est cité en termes discourtois de prostituée..., qui me valurent eux aussi un procès. Là aussi, il y a eu mauvaise interprétation d'une vision qui était correcte.

En effet, Justin Marie Bomboko était le Ministre inamovible des Affaires Etrangères de notre pays. Il personnifiait ce Département et par delà lui, les "partenaires étrangers" ou "puissances obscures" qui sont parties prenantes au pouvoir dans notre pays. Et c'était donc plus ce qu'il personnifiait qui était visé, que sa personne.
Car :
- lorsque l'on considère le comportement , les prises de positions et attitudes politiques d'un NGunza Kalala wa Bondo, l'actuelle personnification des Affaires Etrangères,
- lorsqu'on observe sa démarche politique sinueuse, pleine de trahison vis-à-vis de ses partenaires :
+ Mobutu d'abord ;
+ puis les Belges qui l'avaient hébergé comme opposant ;
+ puis les USA dont il avait ridiculisé le Congrès ;
+ puis ses "prétendus frères de tribus : les lunda" encore en train de se demander qui leur envoyait les bombes qui les décimaient lors de Shaba I et Shaba II ;
+ et puis, et puis, et puis...
+ et enfin, la naïve Union Sacrée, la vraie, qui lui offrit sa tribune,
on ne peut décemment penser à une épouse fidèle, mais bien plutôt à une prostituée capricieuse, à une vraie girouette.

Or, la caractéristique première d'une prostituée, c'est son narcissisme, son insensibilité à tout ce qui n'est pas elle, à tout ce qui n'est pas son intérêt personnel. C'est aussi sa superficialité qui l'empêche de voir ce qui crève les yeux, d'analyser une situation conformément à ses propres éléments. C'est enfin, sa désinvolture vis-à-vis de la parole donnée, sa remarquable capacité à lâcher quiconque se fonde sur elle.

Ces caractéristiques, ne les retrouve-t-on pas chez Kalala wa Bondo ? Mieux, nos partenaires étrangers, les fameuses "puissances obscures", en sont-elles indemnes? Je n'en jurerais pas. Aussi, je crains que notre peuple ne soit en train de se fourvoyer en misant sur la compréhension et l'aide étrangère.

C. La fable prédisait qu'avec le temps, le Serpent aurait de plus en plus de travail, il serait même quelque peu débordé. Ce qui lui permettrait de prendre le Léopard en otage (pas de Léopard sans Serpent, pas de Serpent sans Léopard), d'interpréter ses intentions et de les exécuter sans autorisation supplémentaire. Et le Serpent prendrait alors de plus en plus d'initiatives.

Les grandes terreurs des années 70, avec leur "coups d'état montés-manqués", leurs procès d'innocents condamnés à mort et exécutés, leur répression pour collaboration avec les Katangais et enfin, le massacre gratuit de Katekelayi, ont leurs racines dans cette évolution, cette superpuissance des services secrets. Mobutu devenait de plus en plus un simple paravent pour ses services spécialisés et fuyait la capitale et la population qui ne cessait de se demander : "où est-il ? au Zaïre ou à l'étranger ?" Et personne ne pouvait répondre avec certitude.

Tous ceux qui l'ont approché de près, surtout au cours des négociations avec l'Union Sacrée, se sont aperçu qu'il était devenu le relais d'une volonté extérieure à lui, celle multiforme de ses services secrets, de ses fidèles des Forces Démoniaques Unies et de ses partenaires étrangers, celle surtout du conseiller s'exprimant en dernier lieu. Tant et si bien, que sa position change d'heure en heure, selon le dernier conseiller rencontré.

Nous ne sommes pas loin du moment où, dans l'intérêt bien compris de tous, il vaudrait mieux que ceux qui se cachent derrière le paravent Mobutu se dévoilent, agissent au grand jour et fassent connaître leur volonté. Car cette sorte de danse de Saint Guy à laquelle est soumis le pouvoir ne peut qu'accumuler les contradictions, faire pourrir la situation et déboucher sur des désastres sans nom.

Et tout justement, tout montre que c'est cette évolution qui est en cours. En effet, le Grand Mungul ayant complètement et lamentablement échoué dans sa mission d'assainissement et des finances publiques et des politiciens de l'opposition, son gouvernement de combat (contre des femmes, des enfants et des vieillards sans armes) a du être remisé au placard où croupissent les irrationnelles bonnes intentions du Guide, les idées farfelues d'après dîner trop arrosé et les inventions (Bindo...) diaboliquement géniales imposées au peuple.

Et le pouvoir a du sortir son super Joker : Ngunz, son dernier carré, pour tenter d'entraîner l'Union Sacrée dans la voie des compromis et compromissions. Mais il reste que c'est toujours le Serpent qui est au pouvoir. D'ailleurs, ne nous a t-on pas longuement expliqué que la nouvelle hiérarchie comprenait :

- au sommet, comme numéro UN : l'extra-terrestre Aigle Royal ;
- ensuite, comme numéro deux, le Grand Mungul, promu ministre d'état sans portefeuille, une sorte d'intermédiaire entre le Président et le Premier Ministre, mais enfermé dans le Cabinet Présidentiel.
- troisième personnage : Ngunz, qui s'efforce de croire qu'il a un mot à dire dans le gouvernement ;
- quatrième personnage, l'élite général, fondateur des gardes civils, Mbula Mandungu, ministre de l'intérieur (ou des élections) ;
- cinquième personnage, sieur Gbanda, baron de Lubum, ministre de la répression (Défense Nationale et Sécurité)...

D'où la question : que peut une girouette sans conviction ni position dans un tel aréopage ? Se soumettre et se re-soumettre, sous peine d'y laisser la vie. Et alors ???

En attente de la suite.

Chevilly Larue 1992.

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